Je connais ce chemin

mes pieds s’écorchent aux mêmes pierres

mon coeur cède devant les mêmes déserts

 

je connais ce chemin

je l’ai parcouru et je suis arrivée

à destination

 

Mon enfant

donne-moi de la force!

pardon

garde-la toute

pour grandir, grossir et te former

 

tire à toi toutes mes forces

puise dans mes ressources, elles sont encore profondes

ne t’inquiète pas si mon écorce fond, si mes lacs se raréfient

ce n’est que la surface

je suis une terre immense, fertile et riche

où tu peux plonger loin tes racines

prendre les nutriments, les minéraux

ma graine

mon seul, unique bourgeon de l’hiver

ma fleur

 

au centre de ma chair

c’est un cercle secret

d’obscurité

de chaleur

 

que passent les nuages devant mes yeux

sur mes sommets

sur les vallées entre mes doigts

que coulent mes larmes sur ma terre d’hiver

 

sous l’herbe rase

je suis un territoire de force et de noirceur

où palpite la flamme

merveilleuse

d’une vie

 

 

 

Tu as été conçu(e)

pendant le week-end du Trianon

Le temps glissait, je volais

j’étais forte car j’étais

au centre de mon cycle

au point le plus élèvé

après la lente chûte et la pénible ascension

mon âme déployée fin prête à recevoir

à s’ouvrir

mon corps gorgé de sucs portait haut son oeuf très sacré

déjà partie de toi!

 

Et je me suis lancée dans ce gateau

la journée était longue

la maison en désordre

ton frère jouait, criait, m’appelait

la vaisselle s’amoncelait dans la petite cuisine

mais mon âme était si claire

les ingrédients se mélangeaient sans heurt

cuisaient, se démoulaient, se transformaient

et quand j’ai battu la crème en chantilly

elle devint légère, mousseuse comme du champagne…

 

Ce jour là déjà j’étais ouverte sur toi

pleine de toi

qui me donnais force fluidité

force pour construire

fluidité pour avancer

 

 

 

Ce matin encore

ciel blanc

couleurs éteintes

 

Combien de jours gris pour un jour de soleil?

 

Je sors de la salle de bain

m’agenouille contre toi allongé près de Jean-Baptiste qui dort

ta main sur mon dos, dans mes cheveux

ma tête sur ta poitrine

 

Combien de jours gris pour un jour de soleil?

J’attends que le temps passe

et pourtant le chéris

ce temps de pierre

 

chaque année il me faut

accepter mon hiver

Conjoints -cum jugus

nous partageons le même joug

compagnons -cum panis

nous partageons le même pain

 

Epoux et mari, ces titres ne sont pas les nôtres

concubins

nous partageons la même chambre

 

Ami

amant

amour

âme

proche de la mienne sur la planête Terre

coeur proche du mien dans l’immense univers

 

Je m’appelle ta femme alors je t’appelle mon homme

depuis les millénaires

homme et femme marchent ensemble

 

Il nous a été donné de nous trouver

de nous choisir

et nous marchons ensemble

fils et fille d’Adam

êtres humains

mammifères

le coeur battant

de rêves et de mystères

de chimères

âmes légères

pieds sur la terre

 

homme femme enfant

depuis les millénaires

 

homme femme enfant enfant

nous poursuivons le cycle

 

Je lance des phrases mais je connais aussi

l’élan de ma peau vers la personne que j’aime, désire et qui m’embrase

 

Je tisse des mots et vis aussi

le mystère d’une vie qui se tisse à l’intérieur de moi

 

J’arrondis mes vers comme s’arrondit

la chaleur de ma main sur le front de mon enfant

paré d’étoiles et qui s’endort

doucement

bourgeons

Dans le jardin sous la dentelle noire

canopée des feuilles à venir et déjà bruissantes, poussées par le vent

mille points des mille bourgeons

enfants de la terre et voulant la lumière

d’un amour infini

 

j’ai enlacé le corps d’un bouleau blanc comme le ciel et ma soeur

enlaçait l’autre tronc

son visage entouré de boucles et de fourrure

la peau de l’arbre

La pais est revenue en moi, elle qui ne m’avait jamais vriament quittée

mais renouvellée, comme baignée

aux sources de la vie

et les arbres se sont tus

 

Le souffle de la tempête avait coulé en moi comme dans une maison

ouvrant les fenêtres, balayant les ombres

et mon corps était un couloir éclatant, vertical

où circulait la force de l’arbre

dense et lisse

froide comme l’empreinte que je sentais sur mon ventre, ma poitrine,

à travers les épaisseurs des vêtements

 

et je pouvais à nouveau

porter du fruit

et déployer mes bourgeons amoureux de lumière

nés de la profonde, féconde et éternelle terre

 

 

-Quand les mots de mon poème ont été tressés en moi – Dieu fasse que je m’en souvienne et les couche par écrit- la pluie est tombée et nous sommes rentrés

 

 

 

ma vallée – fin d’automne

Les projets qui croissent sans fleurir

fermentent en moi Mon monde s’étrécit alors

je suis revenue dans ma vallée

boire la solitude à la coupe du ciel

à la coupe des arbres

noirs et nus

 

Aucun doute c’est bien la dernière fin d’automne

l’air est chargé de pluie, de vent Pourtant

ma vallée reste blonde les herbes jaunies par le gel

sont blondes et patientes

 

Ainsi mes soeurs les fleurs apprenez à mon coeur

qui ne veut s’endormir la patience vivante

qui écoute, qui accueille

aussi bien la lumière, que le vent

Ainsi mes frères les arbres, toujours alertes, toujours confiants

apprenez-moi le chant de joie et de courage

au milieu de l’hiver

lumière

Bonheur d’avoir, au coeur de la journée de pluie, de lassitude

pris un bain de lumière, d’horizon, ciel ouvert

où faire couler mon coeur

 

Il pleut sur le chemin de mon travail Les gouttes d’eau glacées

frappent mes cuisses et mon visage

Mais j’ai dans le coeur

un lit de feuilles claires

de lumière

 

J’ai dans la poitrine

la colline

et ma vallée

qui m’éclaire

 

Arbres

Les arbres les plus grands de la colline

prennent racine

dans mon jardin

 

On les voit de loin

je les vois quand je reviens

de ma journée de travail

 

Ils sont droits

Ils sont trois

Deux sapins et un chêne

tâche dansante

au-dessus de la maison

aux volets rouges

 

Les arbres les plus grands de la colline

c’est dans mon jardin

qu’ils prennent racine!

 

Ils bruissent Leurs feuilles

s’entremêlent

Ils forment de leurs branches

un triangle d’ombre

où venir l’été

se reposer…

 

Un triangle d’or

où venir l’hiver

boire la lumière

boire leur force

vivante!

 

Les arbres les plus grands de la colline

dans la terre de mon jardin

prennent racine

 

Ma chance

ma joie…

Je me couche auprès d’eux

contre la terre

qui nous nourrit

en frères

 

et petit à petit

le temps, le vent et la lumière

d’amour et d’amitié

nous lient

 

Les arbres les plus grands de la colline

en mon jardin

prennent racine

 

passage à Bordeaux

Portez-moi mots de mon amie poète

écartez la gangue autour de mon coeur, malmené, confus

car je suis revenue dans la ville de mes années passées

 

je la rejette

je voudrais m’étendre sous le ciel, contre la terre

et écarter les bras

mais j’ai des souvenirs à tous les carrefours

 

Aux tables des cafés, marchant le long des rues

je me revois le pas tantôt rapide, tantôt traînant

rêveuse, triste ou joyeuse

et le ventre alourdi par mon enfant qui y dormit

un été, un automne, un hiver

 

Maintenant je regarde ma ville en étrangère

mon coeur n’y bat plus

mais pas me portent ailleurs

avec avidité

 

mais ce sera toujours ma ville