Archives de Catégorie: Fiction sonore

Scénario fiction sonore Le carnet

Par défaut

1.
intérieur chambre
narration intime
28 ans

Sans Max, je suis seule au monde.
Je reste des heures étendue sur le plancher, à regarder le plafond, et un coin de ciel.
Le soir, je me mets à ma fenêtre. Le magma de mes pensées se fige, mais la lumière ne pénètre plus jusqu’en moi.
Je ne trouve de répit que dans la mémoire, et passe mes nuits à regarder des photos, dans l’espoir illusoire d’étancher une soif, toujours plus ardente, de souvenirs.

Hier, en cherchant des photos de nos premiers voyages, j’ai retrouvé une boîte contenant quelques souvenirs des deux années que j’avais passées à Bruxelles, quand j’y étudiais la photographie, juste avant de rencontrer Max.

Des papiers, et un carnet, que je ne me souviens pas avoir tenu.
Je l’ouvrirai ce soir.

2.
plongée dans le carnet
intérieur train

21 mai 2007
dans le train pour Nice.
Cela fait presqu’ un an que je n’ai pas revu la famille.
Et ce trajet que je connais pourtant par coeur.
Paris, Lyon, Avignon, Aix-en-Provence, Marseille, Cannes……

fondu ambiance

3.
intérieur chambre maison enfance
ambiance quotidien famille

Incroyable cette sensation qu’on a quand on pousse la porte de la maison dans laquelle on a grandi. Les couleurs, les odeurs, tout a resurgi et s’est refermé sur moi. J’aurais voulu que cet instant ne s’arrête jamais.
J’écris dans ma petite chambre. Les cadres sur les murs et les photos qui me plaisaient. Tout ce qui était classique, conventionnel. Comment ai-je pu aimer ça ?
A chaque fois que j’ouvre une boîte, je trouve dedans des perles, des papiers. Ma chambre regorge de ces cachettes secrètes que je retrouve une par une.

Blanc
intérieur chambre maison enfance nuit

4h45
reviens d’une soirée avec Marine. Rencontré un gars sympa. On a baisé derrière le bar. J’étais ivre.
Bizarre de me coucher dans ces draps avec l’empreinte de son sexe en moi…..

4.
28 ans. intérieur chambre

La petite fille de ma chambre d’enfant me paraît aussi lointaine que l’étudiante que j’étais il y a cinq ans. Je ne me reconnais pas.
Il me semble ne jamais avoir été ces étrangères.

5.
carnet. Ambiance réunion famille

23 mai.
Repas de famille pour l’anniversaire de ma tante. Ai parlé avec ce cher cousin Julien.
Julien : et toi tu en es où dans tes études ?
Anne : Je continue la photographie à Bruxelles. Ca me plait beaucoup.
J : Ah oui, photographie. Photographie….. « artistique? »
A (riant): Ha ha si on veut oui, oui on peut dire ça.
J : et…tu vas pouvoir en vivre ?
A : Je pourrai travailler avec des journaux, des associations. Là en juin je voudrais participer à un projet autour de la photo, en Grèce. Enfin, on est encore deux à vouloir le faire donc j’attends la réponse de l’association, j’espère vraiment qu’ils vont me choisir moi.
J : Et à ton retour ?
A : Je ferais d’autres boulots à côté.
J : Ah ouais? Et quel genre?
A : Eh bien caissière si c’est ce que tu veux entendre! Ce que j’aime, c’est la photo, c’est mon truc et c’est ce que je ferai même si ça doit passer par des boulots merdiques. Et d’abord pourquoi est-ce que je n’y arriverais pas, hein? Pourquoi est-ce que personne ne voudrait de mon travail?

Abruti va. Est-ce que je viens mettre en doute sa capacité à construire des trucs, moi, avec son diplôme à la con? Pourquoi est-ce que je devrais avoir à me justifier et chercher à prouver que c’est possible? Qu’est-ce que ça peut lui faire à lui? C’est mon affaire, point barre, je tracerai ma route comme je pourrai et j’espère toujours garder cette volonté en moi. Je vivrai, j’essayerai, et je ferai ce que j’ai à faire, dussé-je m’en brûler les deux ailes.
J’irai en Grèce, je vivrai de trois fois rien, l’appareil photo greffé à la peau, et mon corps ne sera qu’un oeil immense.
Je reviendrai fauchée ou ne reviendrai pas, poursuivant ma route sans chercher à deviner où elle me portera, l’écoutant, la vivant, attentive jusqu’à épouser ses détours, devenant moi-même route et passage du temps.

6.
28 ans. Silence

Je n’ai jamais aimé personne comme j’ai aimé Max. C’est impossible à exprimer. Toutes les fibres de mon corps se tendaient vers lui. Jamais je n’en étais lassée. Je n’étais habitée que par le désir d’être avec lui, et quand nous étions ensemble, de l’entendre, de le regarder. Jusqu’à la fin je suis restée émerveillée par chacun de ses gestes.
Il n’y a rien au monde que je désirais plus que d’être avec lui. J’étais entièrement comblée.

7.
carnet. Intérieur chambre ambiance maison

24 mai
reçu ce matin une enveloppe portant le cachet de l’association grecque. Ai passé la matinée à tourner en rond, l’esprit rivé à cette lettre comme à un clou et pourtant incapable de la lire
Elle est là, sur le bureau, juste à côté de moi, elle qui peut m’ouvrir le monde.
Petite enveloppe carrée…. Vraiment carrée…. (la tourne entre ses doigts) Vraiment petite. Han, si c’était moi ils m’auraient envoyé des documents avec, elle ne serait pas comme ça. Là, ça va être juste une feuille pour me dire que… (ouvre l’enveloppe à toute vitesse)
(sort la lettre
déchiffre)
We are happy to announce you that …
Oh mon Dieu! Oh …..
Maman!!!
C’est bon!
La Grèce!
Oh j’y crois pas, je… (secoue la lettre)
C’est bon!! (sort de la pièce en courant)
(L’ambiance se prolonge dans la scène suivante)

8.
28 ans. chambre. Bruits du quotidien

Je ne suis jamais allée en Grèce. Tout de suite après j’ai rencontré Max, il travaillait en France, et j’ai tout arrêté pour rester avec lui. Je n’ai même plus fait de photos.
Il ne m’avait rien demandé, au contraire, il m’incitait à reprendre, mais c’est vrai, je n’ai plus jamais tenu mon appareil-photo entre les mains. J’en ai oublié jusqu’à son poids, jusqu’au contact de son corps froid, quand je le tenais contre moi.
Je m’abandonnais au temps sans ressentir l’envie d’en saisir les variations fragiles. J’épousais les contours des heures jusqu’à me fondre en leurs détours, lovée au cœur immobile du temps, moi qui n’étais qu’un sentiment unique.
Que suis-je maintenant ? Que reste-t-il de ce corps, de cet esprit qui ne faisaient que contenir, qui n’étaient que les contenant fidèles du trésor dont ils ont été vidés et qui les faisait être ?
Je ne suis qu’un corps désert.
Rien ! Rien ! Je n’ai rien fait d’autre pendant cinq ans et rien, rien ne reste à mon cœur une fois Max parti.
Je parcours sans fin des étendues vides !
Je suis lasse mon Dieu, perdue et sans secours, moi qui ne sais plus même ce que j’aime.
Et rien rien ne coule plus de mon cœur tari.
Qu’il soit donné à mon âme une force neuve et à mon cœur une nouvelle passion, puisqu’il fut permis que j’aime ce qui devait m’ être un jour retiré.
Que ma joie revienne en ce monde où rien n’a de valeur que dans la mesure où on l’aime.

8.
carnet

27 mai
Hier je me suis masturbée comme jamais encore je ne l’avais fait. Je me caressais quand en effleurant un point précis, une onde de plaisir à jailli jusqu’à mon cerveau. J’ai continué à le toucher et un trou s’est ouvert jusqu’au fond de mon corps, d’où est montée une sensation vertigineuse de plaisir, une vague qui gagnait lentement jusqu’aux extrémités de mon corps. J’ai tourné de plus en plus vite, tout mon corps aspiré dans un tourbillon qui s’élargissait, et soudain tout s’est concentré en ce point presque insoutenable, je n’étais que ce point, je n’étais que sensation, écoute, attente, attente, attente, dans la montée de cette sensation qui venait venait venait… tout a explosé et mes épaules ont été rabattues sur l’oreiller en même temps que mes jambes.
Je suis restée longtemps immobile (tandis que j’étais lentement gagnée par un bien être infini.)

23h45
dans mon lit
Cela fait presqu’ une heure que j’essaye de lire. Mes yeux vont de la porte au bureau et du bureau à l’étagère, et mon esprit dérive au fil de ce parcours qui traverse les ans.
Au centre des objets qui ne me ressemblent plus, la source brûlante de mon être, naissance de ma perception. Je suis et reconnais, fais advenir contours et souvenirs. Ancrée en cet espace, à la croisée des temps et pourtant intemporelle et infinie, moi qui me déploie jusqu’aux frontières toujours repoussées de mon esprit.
Je n’arriverai pas à lire ce livre que j’aimais. Un jour je m’endormirai aux bras de l’homme que j’aimerai et ni futur ni passé n’auront plus d’importance.

9.
intérieur train

Quand j’étais à Paris je travaillais tout le temps. Pendant tout le trajet du train qui me ramenait de Nice, je lisais et apprenais mes cours. J’étais triste, j’étais fatiguée, mais j’attachais mes yeux sur les lignes et forçais mon esprit à les mémoriser. C’est seulement l’année d’après que j’ai découvert le bonheur de l’oisiveté, la liberté d’avoir la possibilité de ne rien faire.
Je n’ai plus jamais travaillé dans le train.
Et là, dans ce wagon qui traverse la France, je rêve, me projette et me souviens.
J’appuie ma tête contre a fenêtre et savoure le luxe inouï de ne faire rien d’autre qu’être là, avec mon corps, mon esprit, dans le ventre du train qui m’emporte et me berce.

Chanson
Once upon a time was born a little child
Then fall the leaves, they follow the stream
I don’t remember anything but the light
Of those two dark eyes ans shape of her face

My looo- ve is dead
I’m looking for it and can’t undertand
Where are all these years gone
I have’nt anything left

15/02 Scénario fiction sonore sur le rêve

Par défaut

Personnage 1 : le vieillard
Personnage 2 : Claire
Une chambre. Au centre : le lit. A droite : la porte. A gauche : la fenêtre.
Tous les sons sont centrés autour de la perception du vieillard immobile dans le lit, qui est celui qui parle. Enregistrement au couple, important de bien situer l’espace.

Je ne sais plus depuis combien de temps je suis dans cette chambre.
Cela fait des années que je n’ai pas quitté ce lit.
Les portes de mon corps se sont fermées les unes après les autres.
Mes jambes ne se soulèvent plus, ni mes mains ne s’ouvrent/ mes mains ne s’ouvrent plus. Mes yeux ne perçoivent  plus que des ombres indistinctes. Je les garde fermés. La solitude a posé sur ma bouche un bâillon éternel.
La vie s’est retirée de plus en plus profondément en moi. Ne reste que le roulis de cette voix intérieure qui résonne dans les parties désertées de mon corps.
Quand la fatigue qui ne me quitte jamais/m’habite se prolonge jusqu’à la source de mes pensées et la tarit, que je suis las et écoeuré de ma seule compagnie, je me tourne vers les deux dernières voies d’où me parvient le monde,
Et j’écoute

(voiture qui passe)
(silence)
(cliquetis radiateur)

Objets dont les voix me sont devenues familières, vous êtes les derniers à me parler encore. Sur (toute l’étendue de) la mer hostile des jours dont j’ai perdu le fils des heures et qui n’est plus qu’une immensité sans contours, vous seuls m’accompagnez de vos appels, comme des oiseaux qui suivraient ma dérive.
La fatigue me submerge et je voudrais mourir.

(soupir)
(bruits chambre)
(respiration)

Depuis mon immobilité je reviens toujours aux terres du souvenir que j’arpente sans fin, vagabond d’un pays qui n’existe pas et que je fais à chaque fois plus beau. Je le façonne à mon goût, le modèle à mon image, je fais de ce mirage un présent plus vrai que la réalité qui me devient/m’est devenue inaccessible. Je revis les scènes anciennes, les forme et les colore, et mes pensées suivent inlassablement le même cours, ruisseaux menus qui tous me ramènent vers toi.

(respiration)

Les médecins ont pensé ce qu’ils ont voulu, je sais bien que la vie s’est retirée de mon corps à mesure que grandissait en moi le regret de t’avoir perdue.
Que le monde se fonde en une seule couleur et disparaisse  hors  de ma vue. Que mes oreilles captent les derniers sons et se scellent à jamais. Le seul objet qui m’était cher, le seul qu’il m’importait de voir, d’entendre et de rejoindre, c’était toi, toi la seule j’aie aimée. Mon cœur est exsangue, sec et moribond, mais sa dernière larme sera pour toi, et mon dernier souffle portera ton prénom.

(respiration)

Se soulève dans mon corps une vague de regret, de peine et de colère, ah ma chérie, si le passé que je construis pouvait être celui qui fut, si je pouvais avoir prise sur le temps, le changer, le changer, et ne pas avoir fait ce que j’ai fait.
En ces heures immobiles, j’ai appris ce qu’est la damnation éternelle et mon âme intranquille me parcourt en hurlant.

(cloche sonne 10 fois)

Est tombée la nuit, ma compagne fidèle. Je sens sur mon front ses mains douces et sur mes paupières ses cheveux. Elle m’embrasse. En son corps qui m’enlace je trouverai le repos, quelques heures, quelques heures hors de moi. Et mes rêves seront chargés de couleurs et de sons.

(respiration de plus en plus lente)
(Bruit de porte qu’on ouvre.)
(pas)

Claire ?

(silence avec présence)

Claire ? C’est bien toi ?

(silence)
(effort pour sortir du lit)

Je ne peux pas bouger. Viens. Approche-toi. Je t’en supplie, viens.

(femme qui se lève, ouvre la fenêtre. Bruits d’oiseaux. De plus en plus forts, jusqu’à l’angoisse. Silence)

(Bruits du radiateur.
Respiration.
Bruits chambre (tic tac réveil ?)
La cloche de l’église sonne huit coups.)

Le passage des heures. Rotation infiniment lente d’une roue énorme qui m’approche de la délivrance. Le terme de ce jour, premier dont j’ai compté les heures. Je savais qu’un sommeil diurne ne m’ouvrirait pas les portes du monde où elle m’apparut.
Tout mon être appelle la nuit.
Que je la revois, que je la revois.
Qu’elle revienne.

(une porte s’ouvre. Bruit de pas de femme. )

Claire

(bruit d’une cigarette qu’on allume)

Claire

(elle allume une radio)
(musique comme Let’s never stop falling in love des Pink Martini)
(elle chantonne)
(commence à danser)
(rit ?)

Claire, viens !

(musique de plus en plus rapide et forte)
(tourne tourne tourne)
(Silence)

Ma chérie.
Ta pensée me porte. Je me blottis entre ses ailes et contemple les paysages, si loin, si bas en-dessous de nous. Je quitte ce corps qui ne m’appartenait plus et me fonds en ce vol lent et calme où je rejoins le vent. Lové en ta pensée je me dissous en toi/dans l’air qui nous enveloppe et ne suis plus que ce contact.

(dix coups sonnent)
(Porte qui s’ouvre)
(Pas)
(silence : ils se regardent)

Viens

(pas vers la fenêtre)
(puis vers le lit, sur lequel elle s’assied)
(on entend sa présence toute proche)
(Elle s’allonge à côté de lui.)

(deux respirations.)
(respiration du vieillard de plus en plus forte, puis hâchée, faible, de plus en plus faible)
(silence).