Archives Mensuelles: juin 2015

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069

J’ai retrouvé une photographie de moi
ancienne dans le fond d’un tiroir
Mes yeux de Chinoise traversaient
mon visage d’un coup de lame
Ma bouche enveloppait le monde

Il y eut des Russes, des Chinois, des hommes
qui m’offraient leur rang, leur famille, leur passé
qui me donnaient tout puisqu’ils n’avaient pas d’avenir

Les rides viennent et me parcourent
Mes mains de lignes bleues se creusent

Moi qui viens de l’Ouest de la Sibérie
Je peux dire que j’ai aimé Ivan Denissovitch
mon amant pauvre

Mes cheveux ne se posent plus
sur mes épaules comme des oiseaux noirs
Mais je l’aime toujours

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Kundidja (d’après un conte de Jorus Mabiala)

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Mon bien aimé a parcouru les longs territoires de ses peurs
Pour arriver jusqu’à moi
J’ai gravi les trois montagnes de solitude
L’une après l’autre jusqu’à lui

Quand le vent a défait nos manteaux
Quand les larmes de sel ont trempé nos mains
Nous sommes tombés à genoux et nous avons mouillé de nos pleurs la terre
Mais notre cœur
Avançait

Mon bien aimé est auprès de moi
Et je suis auprès de lui
Je me réveille et je le vois
Il se réveille et il me voit

Vienne l’ogresse dévorante
Nous nous cacherons dans une grande couscoussière

Vienne l’ogresse dévorante
Dont nous sommes nés et qui nous a nourris
A son premier sommeil, à son premier ennui
Nous partirons en la laissant derrière nous

Un champ de roses s’étendra devant nous
Les épines des roses nous feront peur
Mais nous qui connaissons la beauté des choses
Comment ne pas s’abandonner ?
Le champ de roses s’ouvrira devant nous

Mon bien aimé est auprès de moi
Et je suis auprès de lui
Je me couche et m’étends contre lui
Il se couche et s’étend contre moi

Un fleuve barrera notre route amoureuse
Derrière nous, nous entendrons le souffle
De la vieille ogresse qui nous veut sans relâche
Et nous cherche pour toujours

Nous laisserons tomber nos habits éphémères
Nous enlèverons les bijoux chers à notre cœur
Et pleins de souvenirs
Le fleuve s’ouvrira devant nos corps nus
Et nous laissera passer

Dans son ventre frais et tendre offert au ciel
Nous regarderons de l’ogresse lointaine
les ongles devenir roseaux
et les cheveux des algues
nous la regarderons devenir le flot
où nous avons trouvé la paix et le repos

Kundidja 2

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Je suis la princesse Kundidja
La lumière du soleil de ma mère m’a longtemps retenue prisonnière dans sa tour
d’amour

Je suis la princesse Kundidja
Le prince Ali a traversé les mers et les montagnes pour me rencontrer, rendu fou d’amour par la beauté de mes portraits Tous
les hommes du pays ont été envahis
par l’image de moi
renvoyée dans leurs rêves
par le feu de ma mère

Je suis la princesse Kundidja
Le prince Ali a frappé à ma porte et je lui ai
ouvert

Les insectes de son cœur
papillons de mémoire
éclaboussures d’ailes
ont jailli sur moi
l’essaim bourdonnant, battement de son cœur, souffle-soleil m’a Emplie

Je suis la princesse Kundidja
Le prince Ali a frappé à ma porte et je lui ai
ouvert

Pour me protéger des brûlures de ma mère j’ai caché mon cœur à son cœur de mère,
mon amour à son amour
mais il n’était plus
Les barreaux avaient cédé et j’ai suivi
la voie
ouverte devant moi

Mon amour Prince Ali le ruban de tes cheveux
et de ta peau quand je m’approche
Le ruban merveilleux bruissant de vie sur ma peau
je le porterai
toujours

Amour de ma vie nous nous sommes Enfuis

Le soleil a brûlé nos peaux et la poussière a sali nos bouches
pendant les jours pendant les nuits de notre course
Mais la liberté mon cœur
la liberté au goût d’amande
au goût de miel
miel d’amande versé au fond du cœur

Amour de ma vie dans mon dos j’entendais Toujours
les cris de ma mère
Je revoyais ses ongles et ses
longs cheveux

Au bout des champs soudain un champ de roses
entrelacées d’épines Magnifique à mes yeux
moi qui suis épines et Rose
j’ai pris les roses et les épines
ensemble
compagnes de ma course

Au bout des champs soudain
un fleuve
Amour de ma vie Prince Ali, je sais que tu as eu peur de ses eaux fracassantes
mais l’amour que je te porte est un fleuve qui serpente en moi
Je sens la violence de ses eaux Je sens
la profondeur de sa violence
Je laisse le fleuve couler en moi
Et je m’y abandonne

Nous avons atteint la rive
et j’ai vu ma mère
hurlante et terrifiante
d’amour et de douleur
J’ai vu ma mère sauter suivant son cœur
sans une fraction de peur
devant les eaux profondes

Ses ongles l’empêchaient de nager
ses cheveux se prenaient dans les algues
sa bouche, les pierres du fond
L’eau immense le fleuve d’amour
la recouvrit et elle
disparut

Ma mère, en me retenant prisonnière,
tu m’as rendue plus libre qu’un papillon flottant
doucement dans le vent
Car la liberté a maintenant pour moi un goût si pur…
larme de sucre ardent qui brûle en moi pour toujours

Prince Ali nos routes vagabondes, notre course
et notre fatigue ont fait de nous
des coupes l’un pour l’autre
Coupe d’eau fraîche où tu peux boire Coupe d’eau fraîche où je peux boire
dans la tourmente du vent sec et la poussière ardente
je viens boire dans la coupe
offerte de tes mains

train

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Dans le train nous avons traversé tous les villages de France…
Nous avons longé la mer et la forêt
Nous avons vu les pruniers chargés de fleurs

Dans le train nous avons bu à toutes les lumières, toutes les coupes
Nous avons mordu dans la chair des fruits
Nous avons aimé nous avons dormi
Nous avons fait du train notre maison

Tous les paysages du pays se sont rejoints en moi
Au fil des jours, au fil des nuits
De la grande traversée
J’ai fait de mon âme un tableau
Renvoyant leurs couleurs

Puis la lumière du soir est venue me visiter
J’avais une très grande soif de douceur
Et elle a coulé en moi comme dans un berceau
Dans la crèche

Auprès de moi mon bien aimé
A dormi, s’est réveillé
A attendu notre arrivée
Mais je savais que le voyage ne s’arrêterait jamais

Et que tout était contenu dans le train

livre

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Longues minutes à regarder
hier dans la rue la lune
ce matin le ciel par la fenêtre
la chemise suspendue, immobile et lumineuse
Longues minutes à regarder
tandis que s’assemblent et se désassemblent en moi les pages de mon livre

travail de silence
travail d’accueil

Je suis très fertile en ces jours de naissance, de crevaison
Chaque objet regardé, chaque éclat de lumière
Tombe en moi comme une graine
Et les mots éclosent, grandissent
Couvrant mon esprit de fleurs

atelier

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Quand mon bien aimé vient me visiter dans mon atelier de travail
Il franchit pour ainsi en passant la porte les limites de ma peau et entre dans mon corps
Tout dans cet espace est débordement de moi-même qui me suis multipliée en objets, en vêtements, en dessins
Je ne suis pas restée dans les contours dépouillés de mon âme, j’ai débordé et rejailli sur le monde autour de moi
J’ai acheté, j’ai créé
et ramené au fil des jours dans cette pièce les petits cubes de matières que mon âme avait choisi et reconnu comme une extension amie d’elle-même

Ainsi cette chambre est mon corps agrandi
Espace empli et refermé sur moi-même, comme mon corps
Est lui aussi espace empli et refermé sur moi-même

Quand mon bien-aimé entre il entre en moi
Et comme je sens l’espace se refermer sur lui et l’entourer
Moi aussi je brûle de me refermer sur lui,
Encore plus près moi qui suis chair
Et quand il entre dans mon corps aucun espace ne nous sépare

Voici la raison pour laquelle lorsque mon bien-aimé entre
Mon travail se rompt
Et parait quand il est parti
Bien peu de chose

création

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Après tout cela, j’ai été prise d’une faim apocalyptique qui a duré jusqu’au soir
Peut-être que ce que je ressentais était de la soif et de la fatigue, du soulagement ou tout autre sentiment qui n’avait rien à voir avec la faim
Mais j’ai sorti mes pots de farine et de beurre, de miel, j’ai cuisiné et fait cuire plusieurs tournées de gâteaux enflés, odorants et lourds
Je les ai mangés entre de grandes rasades de lait mais rien n’y a fait
Je retournais sans cesse dans la cuisine prendre des amandes et des noix, du sucre
Puis quand la nuit est tombée j’ai vu ma chambre calme et toute habitée par les fruits de mon travail
Les cloches ont sonné, je me suis assise sur le lit jonché de papiers et mon ventre est devenu aussi lourd qu’une chape de béton

Une fois sur le lit j’ai été prise d’une torpeur infinie
Je n’ai bientôt plus pu tenir assise il fallait que je m’allonge
Allongée je devais encore m’étendre et entrer toujours plus profondément dans le sommier, je n’étais jamais assez basse et allongée !
Mes pensées voletaient très faiblement dans la brume épaisse
Et je n’avais aucune volonté sinon laisser mon esprit sombrer avec mon corps
Ma tête, mes paupières mes idées basculaient
Et parfois je voulais me lever mais l’arc de ma force s’était brisé et la rive du monde s’éloignait par degrés

Avec la fatigue est venu le froid, et une grande tristesse en même temps qu’une grande indifférence
Je voulais tirer à moi un morceau de couverture, un vêtement, n’importe quoi
mais il n’y avait que les meubles stupides, le sommier nu d’un hôtel désaffecté
En réalité je ne savais plus bien où j’étais
Sinon que j’étais d’une certaine façon arrivée au bout de moi-même
Puisque rien ne pouvait plus sortir de moi
La poussée de mes efforts avait ouvert en moi une porte
Et quand tout avait été fini, j’étais partie, par cette porte

Alors je n’en avais plus rien à faire, de la solitude
Je ne m’en préoccupais pas
Pas plus que des projets pour lesquels j’avais donné jusqu’à mes dernières forces
Ils avaient disparu eux aussi
Je ne savais même plus à quoi je m’étais consacrée
pendant toute ces années