Archives Mensuelles: juin 2014

Je tourne la tête vers la fenêtre l’histoire viendra de la lumière qui, à travers les rideaux tombe dans ma chambre

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Je tourne la tête vers la fenêtre

L’histoire viendra de la lumière qui,

à travers les rideaux

tombe dans ma chambre

 

J’étais une femme, afghane

venue d’un village du Nord

dans la ville de Maymana

Ayant épousé un homme

bien plus âgé que moi

éperdu de moi

Qui m’avait appris à lire et à écrire

les sciences, la musique

l’art de se vêtir et l’art de l’amour

 

et qui était mort

au début de la guerre

 

Je ne voulais pas retourner vivre dans ma famille

les routes étaient coupées,

les communications étaient coupées

Je suis restée seule à Maymana

 

Quand mon mari était vivant

il m’emmenait

entièrement cachée

marcher autour de la ville

ou près de la rivière

Maintenant que je suis seule

ma servante m’apporte à manger

je ne sors plus

 

J’ai fait de ma chambre en la parant

de draps, de rideaux, de tapis

un temple à la mémoire de mon mari

temple d’amour pour mon mari

 

Je suis restée là dans les secousses du temps

le bruit des mitrailles

Je suis restée dans le temple

allongée sur sa mémoire

mon âme flottant dans l’odeur de l’encens

 

Les soldats ont envahi la ville

ma servante a fui

mes ressources ont fini

J’ai ouvert aux soldats le temple

des larmes coulaient sur mes joues

des larmes coulaient sur leurs joues

 

Parce que je ne m’habille plus qu’en rouge

ils m’appellent

le Sang rouge de Maymana

Parce que je suis de miel et de mort

ils m’appellent

le Puits de délices

 

Ma chambre est restée la même je chante

je danse et parle avec eux

je les écoute

Ces hommes que je peux maintenant choisir

pour le plaisir qu’ils me donnent

 

Je leur donne à tresser

mes cheveux

et mes larmes

A boire

 

Mon corps est poli de caresses

Mon ventre un courant de tendresse

 

Et mon esprit un champ de glace

où parfois jaillit la flamme

irréductible de mon âme

dans l’Extase

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La poétesse russe

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Ma grand-mère me racontait
Qu’il y eut
dans un village de l’ancienne Russie des tsars
village courbé vers la terre
et qui n’attendait plus rien
Quatre étudiants venus de la ville
coupés de tout
et qui emplissaient leur chambre des idées de Lénine
inconnu jusqu’alors

Ma grand-mère me dit, encore et avec force !
Qu’ils étaient quatre
deux jeunes filles
et deux jeunes hommes
ayant suivi des études de lettres, d’Histoire et de droit
Et qu’il y avait parmi eux une grande poétesse
dont certains vers avaient survécu

Elle s’appelait Adna Mariedovna
et avait étudié l’Histoire à l’université de Saint-Pétersbourg

Elle s’appelait Adna Mariedovna
la taille fine
des lunettes sur son fin visage

Je me suis réveillée car j’allais au mariage absurde
d’une petite fille et d’un roi
et que mon train était arrivé en bout de voie

J’ai perdu la voix de ma grand-mère
qui me parlait à travers la mort
et les images de Russie

J’ai dansé à ce mariage
J’ai chanté à ce mariage
Et la poétesse ancienne
me parlait

Je ne voyais que son visage
qui flottait sur les tablées
qui flottait sur les mariés

J’ai roulé sous la table
et quand mon front a heurté le sol
je me souviens qu’elle m’a dit

J’habite un château
Situé près d’une rivière
Mon château est de pierres
Et ma rivière de cristaux

La jour où Madame Jonquière sentit, à la racine de sa dent, un petit trou

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Une poignée de minutes après s’être lavé les dents, Madame Jonquière sentit que quelque chose était resté coincé entre ses incisives du bas. Elle revint se placer devant le miroir, ouvrit la bouche et inspecta ses gencives. Au bout d’un certain temps, elle aperçut un petit trou en bas d’une de ses dents, juste celle du milieu. Elle passa lentement sa langue et la sentit frotter l’émail de sa dent, qui faisait un relief après le trou.
Madame Jonquière resta un moment face à la glace à regarder la petite cavité sombre. Quand son mari entra dans la salle de bain, elle se planta devant lui et lui montra ses gencives. « En effet, ce n’est pas normal. Il faudra que tu ailles chez le dentiste, et à mon avis, dès demain. » Madame Jonquière fut touchée du ton préoccupé de son mari.

Le lendemain matin, la première réaction de Madame Jonquière fut de passer sa langue sur le petit trou. Elle avait l’impression que la sensation de sa dent malade ne l’avait pas quittée de la nuit. Elle se leva, enfila sa robe de chambre et après avoir fait chauffer du thé et griller des toasts, elle s’assit à la table du petit-déjeuner. Monsieur Jonquière passa sa tête dans l’embrasure de la porte et lança comme chaque matin un vigoureux : « Bonne journée, à ce soir ! » Mais cette fois il ajouta : « N’oublie pas le dentiste ! »
Madame Jonquière resta seule devant sa tasse fumante. C’était la fin du printemps et derrière la fenêtre, les arbres balançaient lentement leurs branches sous un soleil radieux. Elle n’osait pas mordre dans ses tartines. Elle avait l’impression que sa dent pouvait se déchausser à tout moment, rester fichée dans le pain. Elle s’imagina avec une dent en moins. C’était une du bas, cela ne se verrait pas énormément. Mais en même temps, elle était là, juste devant. Il lui semblait déjà sentir l’interstice laissé par sa dent manquante et visualiser l’air que cela lui donnerait quand elle sourirait. Ce serait sa touche, spéciale.

Elle se leva, jeta les tartines et lava son bol. Son mari bien sûr voudrait qu’elle se fasse remplacer sa dent. Une fausse dent… Elle serait légèrement jaunie, ne dénoterait pas et personne ne s’apercevrait de rien. Et si c’était une maladie, qui se propageait aux autres dents ? Le dentiste dirait : « Vous venez bien tard, les racines des quatre incisives ont été touchées, il va falloir les arracher. » Elle vit son sourire, quand il lui manquerait toute la rangée du devant. D’abord on ne remarquerait rien, parce qu’elle n’ouvrait pas largement la bouche. Puis on serait pris d’un doute, on regarderait plus attentivement et on s’apercevrait qu’elle aurait cet énorme trou !
Madame Jonquière secoua involontairement la tête et entra dans sa chambre. Elle pensait être en retard mais elle avait si peu mangé qu’elle était tout à fait dans les temps. Elle s’habilla, fit son lit, se coiffa et se parfuma, selon son ordre bien établi. Au moment de se laver les dents, elle s’immobilisa. Elle n’avait pas le courage de frotter la brosse contre le trou, de risquer de faire bouger sa dent. Pour la première fois depuis des dizaines d’années, elle partit sans s’être lavé les dents.
Elle monta dans sa voiture, conduisit jusqu’au collège où elle enseignait, écoutant la radio. Une fois sur le parking, après avoir vérifié qu’il lui restait encore trente minutes avant son premier cours – dix minutes de plus que d’habitude, elle sortit son répertoire de son sac et chercha le numéro de son dentiste.
« Monsieur Allard ? Bonjour, c’est Madame Jonquière. Je voudrais savoir si vous pourriez me voir en urgence car je me suis aperçue hier que j’ai un petit trou –ses mots la grisèrent- juste en bas d’une dent de devant.
-Je regarde… j’ai une place à 14 heures. «
14 heures. Parfait. Elle sera revenue à temps pour son cours de 16 heures 15. Madame Jonquière sortit de sa voiture, entra dans le collège et pendant deux heures, chercha à inculquer à ses élèves des notions d’Histoire et de géographie. Parfois elle passait sa langue sur le petit bout de dent manquant, avec délectation.

A midi elle sortit du collège. Elle déjeunait habituellement avec ses collègues enseignant eux aussi l’histoire-géographie mais, malgré sa faim, elle n’avait aucune envie de se risquer à mordre dans un aliment. La grande salle du réfectoire, carrelée, éclairée aux néons quel que soit le temps, résonnant du choc des couverts et des éclats de voix, lui faisait soudain horreur. Elle s’écarta un peu du collège charriant son flot d’élèves, et dans le silence d’une petite rue, resta immobile, sans oser s’appuyer contre le mur, ce dont elle avait pourtant envie. Elle gardait les bras croisés sur son pardessus, toute palpitante. Le soleil jouait à travers les feuilles des arbres régulièrement espacés. Le chant d’un oiseau jaillit juste devant elle. Une tourterelle, reconnut-elle.
Madame Jonquière regarda sa montre, calcula aussitôt, presque malgré elle. Midi dix… A 13 heures 30, elle devra se mettre en route. Il lui restait une heure, plus d’une heure. Elle eut devant la liberté une sensation de vertige.
Les voitures passaient, à intervalles réguliers. La lumière de midi ruisselait sur les carrosseries, les murs, les feuillages. La rue s’ouvrait devant elle. Le ciel l’éblouissait et son cœur se souleva, deux fois, sous l’effet d’une grande joie.
Elle prit une profonde inspiration et soudain, sans qu’elle sache pourquoi, alors qu’elle n’en avait pas envie, rebroussa chemin, monta les marches et s’enfonça dans les couloirs du collège plongés dans l’ombre. Elle arriva devant la cantine. Ses collègues, qui l’avaient cherchée, s’apprêtaient à y entrer. Sa pensée s’agrippa au soulagement qu’elle ressentit : « J’ai bien de revenir. »
Plusieurs fois, elle fut sur le point de parler du trou qui lui creusait la dent, mais elle garda finalement son secret pour elle. Elle avait choisi les lasagnes, qu’elle jugeait facile à mâcher. La béchamel, épaisse, qui lui restait dans la bouche, avait un goût de mort.

Presque 14 heures… Madame Jonquière quitta un peu précipitamment ses collègues et monta dans sa voiture. Elle savait très bien où exerçait le dentiste mais elle nota quand même, après l’avoir vérifiée, l’adresse dans le nouveau GPS que lui avait offert son mari.
Elle arriva devant le cabinet, se gara sans encombre et entra dans la salle d’attente. Une jeune femme portant une blouse blanche lui fit remplir un formulaire. Avez-vous contracté ces maladies ? Quels traitements suivez-vous ? Madame Jonquière se sentit envahie par la panique. Elle n’osait plus passer sa langue sur le petit trou. On allait lui enlever ses dents, toutes ses dents du bas, il allait falloir revenir encore et encore et les économies qu’ils avaient mises de coté pour repeindre le couloir allaient y passer. Ou bien ils n’auraient pas assez d’argent et elle resterait là, la bouche béante.
« Madame Jonquière ? Suivez-moi, s’il vous plait. » Elle prit son sac et suivit le médecin, lui aussi recouvert d’une blouse.
« Cela fait longtemps que vous n’êtes pas venue, il me semble ?
-Oh… plusieurs années ! » Elle s’efforçait de sourire mais les mots lui semblaient sortir d’un autre corps que le sien. Elle s’approcha presque à tâtons du siège et dû s’y reprendre à deux fois pour monter dessus.
« Ouvrez la bouche… Voilà. Alors ce trou ? » La grosse face du médecin se pencha sur elle, la couvrant de son ombre.
« Alors… où est-ce ? »
Madame Jonquière montra sa dent avec son doigt, la bouche toujours ouverte.
« Je ne vois rien… Oh, cela. » Il s’écarta et appuyant sur un bouton, fit redresser de quelques centimètres le siège de Madame Jonquière. « Il s’agit d’un éclat dans le tartre qui s’est accumulé au cours des années. En réalité quand vous le touchez, vous touchez votre vraie dent. Je vais vous détartrer tout ça. » Et il fit redescendre le dossier du fauteuil, jusqu’à ce qu’elle ait les pieds plus haut que la tête. Il actionna sa fraise et la douleur déferla dans la bouche de Madame Jonquière, éparpillant ses pensées.

Le dentiste lui fit admirer dans un petit miroir ses dents débarrassées de leur couche de tartre et lui prescrivit un bain de bouche. Madame Jonquière paya, pris son manteau, son sac, serra la main du docteur et se retrouva dans la rue baignée de soleil.
Sa première réaction fut de chercher son portable pour annoncer la bonne nouvelle à son mari, mais elle changea d’avis et raccrocha. Elle monta dans sa voiture. 15 heures 10. Elle serait largement à l’heure pour son cours de 16 heures 15. Elle roula vers le lycée.
Les rues, en ce milieu d’après-midi, étaient presque désertes. De temps en temps, elle dépassait des passants qui marchaient tranquillement, le nez au vent. Les arbres étaient couverts de feuilles d’un vert lumineux. Elle ouvrit la fenêtre de sa voiture. L’air frais, vif, lui emplit les narines. Le ciel inonda son visage. Elle aperçut une place libre et se gara dans cette rue vide, éclatante et dorée.
Elle coupa le moteur et appuya doucement sa tête sur l’appui-tête. Son dos s’enfonça dans le dossier et elle sentit ses muscles se détendre, l’emporter dans la torpeur bienheureuse de l’après-midi. Un rayon de soleil venait chauffer ses mains. Elle ferma les yeux et laissa le ciel, le soleil, le vent, entrer par la fenêtre et baigner son cœur.

Une voiture passa et elle ouvrit les yeux. Le rayon de soleil chauffait maintenant son genou. Elle entendit une cloche sonner quatre coups et sentant le sang monter en elle comme du vin joyeux, elle reprit sa route vers le collège.