Archives Mensuelles: mai 2014

La solitude que j’aime

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La solitude que j’aime a le goût d’huîtres mangées sur un parking
un soir d’été

Elle est douce
elle est tranquille

Elle est de feuillages
elle est de vent dans les feuillages

Elle est dégustation
le corps rabougri
le corps pulpeux des huîtres
L’une après l’autre
avalées

Senteurs
Oiseaux qui dérivent
et parfois volent ensemble

Elle est chaude
nid pour mon cœur
et silence

Elle est de vent
douceur sur ma nuque
et folle
Ma solitude est toujours folle

Maintenant que je suis aimée
elle est plus rare
grappillée
retrouvée

Je garde une huître pour mon ami
et une gorgée de vin blanc

Ma solitude est d’été
toujours d’été
Recueillement
et ouverture

Je suis enveloppée de vent
de ciel et de senteurs
Mon âme flotte
et le souffle sur mes jambes
m’envoûte
Abandon de mon cœur

Ma solitude est abandon
abandon aux souffles
du monde

et plaisir de dire « Tiens
Voici une huître et du vin
du citron
que j’ai rapportés pour toi »

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La baleine 1

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J’arrivais du travail et j’étais fatiguée. C’était le soir, l’été.
Je m’assis sur le canapé et ouvris une boîte de petits calamars que j’avais pris le temps d’acheter en revenant. J’allumai la télévision.
Des centaines d’hommes étaient attroupés autour d’une énorme baleine retrouvée morte sur une plage du Cambodge. Son corps dense, fluide, s’étalait sur la sécheresse du sable et sous la fixité du ciel. Son corps magique.
Les hommes miniatures passèrent autour d’elle des câbles qui ouvrirent ses flancs. Ils la trainèrent sur une remorque. Le camion sortit de l’écran et la baleine aussi, qui laissa derrière elle de longues trainées rouges.

La baleine 2

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C’était le milieu de l’été et des centaines de personnes s’attroupaient sur la plage. En maillot, en paréo, casquette sur la tête et glacière à la main, tous s’agglutinaient, tous étaient venus voir l’énorme corps de l’énorme baleine, échouée sur le sable de Californie.
On se pressait autour de la masse inerte, grise, tristement lourde, on se risquait à la toucher ! on la photographiait et on se faisait photographier près d’elle.
La télévision était là bien sûr, dépêchée sur le champ et un journaliste en costard s’époumonait sous le soleil : « Plus de cent soixante-dix tonnes et trente mètres de long… C’est un monstre, un véritable monstre sorti tout droit des profondeurs ! Elle pourrait contenir 140 hommes adultes ! »
L’essaim des hommes butinait sa part d’énorme et d’aquatique, son pauvre rêve. La baleine offrait son corps, au soleil.
« La baleine bleue est le plus grand des animaux connus qu’ait jamais porté la terre ! Elle dépasse même les dinosaures ! » Le journaliste transpirait à grosses gouttes et les vacanciers miniatures installaient leurs affaires et s’asseyaient, pique-niquaient autour de la baleine.
« La police arrive, la police arrive, suivie des pompiers ! Ils vont emporter le corps !» On avait en effet appelé les pompiers à la rescousse et c’est dans un concert de sirènes qu’ils dévalèrent les dunes.
« Ecartez-vous ! Ecartez vous ! »

Deux grues et un camion-remorque furent réunis autour de la baleine. La petite ville de Santa Ana ne ménageait pas sa peine. Et c’était sans compter l’hélicoptère qui tournoyait vaillamment, malgré sa flagrante inutilité. Les vacanciers ne s’étaient pas lassés du spectacle et après avoir été écartés du périmètre de sécurité, ils regardaient en sirotant des sodas les pompiers qui se démenaient. Deux câbles d’acier furent finalement fixés de chaque côté de la baleine. Le chef des pompiers, juché sur le toit du camion, brandit théâtralement son microphone. Il cria trois ordres brefs et un silence de mort s’abattit sur la plage. Centimètre par centimètre, la masse énorme fut soulevée de terre. Les courroies grinçaient. Les spectateurs retenaient leur souffle, et le journaliste en perdait ses mots, les yeux fixés sur le corps. Un mètre, deux mètres du sol… Le câble déchira le flanc de la baleine qui s’ouvrit dans un craquement et le monstre s’écrasa sur le sol.

Les pompiers, désorientés, restaient près du camion, indécis. Les spectateurs, débout et les mains en visière scrutaient la fissure de l’énorme corps. Une mouette traversa le ciel et jeta des cris. La mer étincelait.

Soudain, un pompier recula d’un bond. Un jus sombre sortait lentement du corps ouvert et venait, venait lentement vers lui. Les vacanciers se pressèrent pour mieux voir. Le jus s’épaississait et s’écoulait, noirâtre, luisant. Progressant lentement, il s’étalait, formant une grande mare, venant souiller les roues du camion des pompiers. La baleine resplendissait sous le soleil, et la boue lisse coulait, toujours plus abondante, plus sombre, et s’élargissant comme une flaque de pétrole sur le sable. Un cri se fit entendre, un cri intérieur et des flots, des flots noirs jaillirent de la baleine, emportant les pompiers, les vacanciers, le journaliste et son caméraman dans la force de leurs eaux qui formaient des torrents, dévalaient sur le sable, montaient jusqu’aux dunes, rejoignaient la mer. Une eau immense, infinie, une mer noire et lisse s’écoulait, s’écoulait sans fin de la masse toujours aussi dense, aussi gonflée de la baleine. Les pompiers dérivaient, les spectateurs se noyaient, se débattant comme des insectes. La plage était noire et les premières maisons, lovées derrière la dune, disparurent sous l’eau noire. Les flots dévalèrent les rues, cascades de boues emportant les voitures, les enfants, les hommes les femmes les animaux les maisons. Le fleuve atteignit la place, la mairie, l’école, il recouvrit tout et il ne resta bientôt plus rien de la ville de Santa Maria.

Le pilote et le copilote restés dans l’hélicoptère virent la tâche sombre s’élargir jusqu’ à toucher la forêt qui bordait la ville. Elle atteignit les premiers arbres et soudain s’arrêta. La baleine, point blanc et long formait sur le lac noir une île, aussi brillante qu’une étoile.
Le pilote et le copilote, réalisant que la jauge d’essence baissait à vue d’œil mirent le moteur à fond et foncèrent vers la ville de Santa Ana sans regarder derrière eux.

la baignoire

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Comment puis-je
Toujours oublier et en vain rechercher
Dans mon esprit le souvenir, la lumière et la consistance
Des merveilleuses après-midi de Bordeaux
Tous deux dans l’appartement
Parler et rire
S’enlacer
Etre désirée Désirer
Rire

Comment peuvent refluer ainsi, au fond de mon corps le soleil
La chaleur
Nos peaux
Sa peau autour de la mienne
Son visage !
Son visage et son rire
Mes blagues, mes taquineries et le goût de ma joie

L’appartement
La fenêtre ouverte
Notre faim
Notre liberté et dans mon cerveau les tournoiements, le vent fou de la jouissance

La lumière
Les bruits de la rue
La salle de bain, les carreaux blancs
L’éclatante après-midi
Et de l’eau de la baignoire
Désenchevêtrer notre corps

Le professeur et le calamar géant

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Le professeur japonais Tsunamoto avait passé sa vie à étudier le calamar géant. Mais il n’était jamais parvenu à l’observer en liberté, au fond de l’océan. Cette fois, il allait réaliser son rêve. Il était avec deux autres savants, venus avec ordinateurs, caméras, calculs et espoirs sur un bateau aux confins du Pacifique, dans l’archipel d’Ogasawara. Les scientifiques avaient consacré des années à mettre au point des appâts très sophistiqués. Une Américaine, fut la première à descendre dans le petit sous-marin à la recherche du calamar mystérieux. Elle voulait l’attirer au moyen d’une lumière bleue. Le calamar ne se montra pas. Le Suédois essaya à son tour. Il diffusa dans l’océan des litres de graisse et de sang de calamar, très riches en phéromones. En vain. Alors, Tsunamoto vérifia une dernière fois ses calculs, et entra dans le sous-marin.

La coquille de fer traversa aussitôt un banc de poissons bleus qui tournoyèrent en soulevant des bulles. Les flots miroitèrent dans la lumière puis tout devint sombre. Le pilote du sous-marin voulut entamer une petite discussion mais Tsunamoto gardait les yeux fixés sur les parois de verre. Le silence se fit de plus en plus profond, sillonné de courants, à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les abysses et que l’eau les recouvrait.

La première créature qu’ils virent fut une petite pieuvre télescope, qui palpitait dans le faisceau du sous-marin, suspendue dans l’obscurité. Elle ondulait gentiment, cambrant et dépliant ses tentacules minces, comme pour attirer les voyageurs à elle. Elle dansa longtemps et disparut. Ils reprirent leur route dans les entrailles noires. Tsunamoto aperçut au-dessus d’eux une méduse atolla, méduse des grandes profondeurs. Elle écarta son corps de soie et il vit palpiter l’origine de sa vie entre les chairs qui se refermèrent en claquant. Elle s’éloigna.

Tsunamoto jugea leur position idéale et ils s’immobilisèrent au milieu de l’océan. La pression que l’eau exerçait sur la coque se prolongeait jusqu’à son cœur. Il actionna la manette qui permettait de lâcher son appât, le plus simple du monde : un énorme poulpe mort, repas préféré des calamars géants. Le poulpe tourna au bout du câble, puis s’immobilisa. Tsunamoto mit alors en marche la caméra qu’il avait emportée. La plaine grise, déserte apparut dans le viseur.

Les heures passaient. La tête du conducteur dodelinait sur ses épaules. Le professeur fixait toujours ardemment la petite tâche blanche du poulpe. Elle se balançait, se balançait, lointaine… quand soudain une forme géante surgit et l’agrippa, l’entourant de tout son corps. Tsunamoto poussa un cri. Le projecteur, le projecteur ! Le pilote réveillé en sursaut appuya sur un bouton et la lumière se fit sur le calamar géant.

Ses tentacules énormes s’enroulaient sur la proie, roses, oranges, marbrés, gonflant et dégonflant leurs ventouses dorées, comme autant de cœurs. Sa tête ruisselait de couleurs, et sous la chair soudain plus fine, presque transparente, on voyait les globes énormes de ses deux yeux. Du ruisseau de ses tentacules, il amenait le poulpe à lui, tandis que s’ouvrait sa bouche en étoile. Le poulpe disparaissait dans ses bras, nid de serpent magiques et plus souples que du rêve. Au bout de ses tentacules, la vie, légère et tournoyante rejoignait l’eau. Le calamar se redressa d’un coup, resta un instant face à Tsunamoto, et sombra vers le fond.

Tsunamoto et le conducteur du sous-marin refirent surface sous les exclamations des autres scientifiques, qui voulurent aussitôt visionner les images qui avaient été filmées. Ils se serrèrent devant l’écran. La masse immense, le corps de l’océan se déploya devant eux, les profondeurs, silencieuses. Le poulpe se balança au bout de son câble, longtemps, longtemps, et la vidéo s’arrêta.

 

 

Le fleuve

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Je m’étais trompée de route
Et ne pouvant le voir
Ne pouvant me pencher sur lui
J’ai imaginé le fleuve

Le temps était lourd
J’avais chaud
Le ciel était gris
Et le fleuve apparaissait
Lourd et chaud et gris
Roulant son corps comme le serpent roule
Ecaille par écaille
Vague par vague

Je me souviens qu’il y avait du vent
Un vent de printemps
Un vent d’automne car on était
A une des jonctions de l’hiver et de l’été
Et le fleuve gonflait sous le vent
Etait de vent
Le fleuve était d’automne et de printemps

Le fleuve roulait
Les mille et mille gouttes entrelacées roulaient
Comme la roue de mon vélo
Qui m’emportait
Je roulais dans le lit du fleuve
Le ciel autour de moi
Formait le fleuve

Et la pluie est tombée
La pluie est tombée sur le fleuve
Les gouttes troublèrent la surface de l’eau
Les gouttes troublèrent la surface de ma peau
Faisant frémir
Rouler les mille et mille atomes en moi
Gonfler mon ventre lourd et gris et chaud
Miroitant sous le ciel