Archives Mensuelles: mars 2014

Chanson de Myriama

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La pluie m’entoure et j’ai passé l’après-midi
A regarder de vieux films couchée
Dans le canapé du salon
La nuit m’entoure et je me souvenais
D’une autre vie, quand j’étais venue de Dehli
Et vivais chez mon frère en Oakloama

J’étais jeune alors et je ne sortais pas
Ma taille était légère et je m’appelais Myriana

J’appuyais mon front aux carreaux du salon
Et voulais que le vent s’enroule autour de moi
Et m’emporte au-dessus des toits

J’étais seule alors et je n’existais pas
Je tressais mes cheveux et ourlais mes paupières
D’un trait de khôl
Mes cheveux étaient lourds et je m’appelais Myriana

Je me souviens de l’été
Les champs étaient rouges
Et ruisselaient de fleurs
Par la fenêtre je sentais leur âme légère parvenir jusqu’à moi

Pour mon frère et pour sa femme
Pour leurs enfants
Je faisais cuire, un à un, les chappattis sur le réchaud
Je tournais le matin les pommes de terre dans la crème masala
Je tournais l’après midi l’agneau dans la sauce byriani
Mes mains étaient noircies et je m’appelais Myriana

Je me souviens de l’hiver
L’hiver du Nord comme une bête blanche
Je le sentais passer contre les murs et pénétrer mes veines

J’étais Indienne alors et vivais aux Etats-Unis
A Oakloama City
Parfois le soir et sans comprendre
je regardais la télévision
Dans mon cœur revenait de vieilles chansons indies
J’étais Indienne alors et je m’appelais Myriana

Mon frère n’a jamais réuni la dot pour me marier
Je râpe la cardamone au-dessus du lait
Deux cuillères de sucre
Deux cuillères de thé
Les champs sont rouges et ruissellent de fleurs
Par la fenêtre entrebâillée, leur âme légère pénètre jusqu’à moi.

Attente traversière travées
Miroir d’eau
Fleurs
Il n’y a plus rien
Silence de la pluie
Femme étendue sur le dos
Nuit

Je préfère le roulement silencieux
De la chanson de Myriana
Au ronronnement de la radio
Je sais que tout a été dit
Et pourtant, pourtant

Je suis Myriana libre
J’ai trouvé dans la nuit une nouvelle naissance
La pluie a traversé le plafond
Et je me suis relevée

Je suis Myriana large
Traversée de courants
La pluie m’a fécondée
Et j’ai donné naissance

Je suis Myriana sœur
Marchant le long des champs
L’amour m’a délivrée
Et je porte le monde

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Première nuit à Hong Kong

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Lac de lumière à mes pieds
Les immeubles lancent leurs parois brillantes
qu’absorbe la voûte du ciel

Première nuit à Hong Kong
Je suis dans un salon plongé dans l’obscurité
en haut d’une tour parmi les hautes tours
La baie vitrée m’offre la nuit

Le silence est tressé des clameurs de la ville
tournant derrière la vitre
et tout autour de moi
Bain d’étoiles

Dernière nuit à Hong Kong
La tête de Xin Tao est posée sur mes genoux
Sa tête palpitante
Ses mains palpitantes

L’enlèvement d’Europe

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l'enlèvement d'europe

 

Je m’étais réveillée sous la poussée d’un rêve étrange. J’étais assise sur le sable, je passais l’eau entre mes doigts. Le sol s’ouvrait sous mes cuisses et de part et d’autre s’élevaient deux montagnes. Elles se penchaient sur moi et j’apercevais leurs yeux qui me fixaient ardemment. Je voulais partir mais elles me pressaient toujours davantage de leurs flancs de géante, cherchant à me rejoindre, à se fondre dans mon ventre. Je levais les yeux une dernière fois. Leurs corps emplissaient le ciel. C’étaient deux continents versant le monde en moi. J’ouvrais les bras pour me laisser séduire.

Je suis sortie du lit, dans le cristal de l’aube. J’ai enfilé un maillot de bain sous ma robe et j’ai ouvert la porte. Le jardin embaumait. Je voulais marcher vers la mer, oublier mon rêve. J’ai appelé mes deux voisines. Elles étaient réveillées, je les ai rejointes.

Elles m’ont prises par la main et nous avons descendu la colline dans les vapeurs de l’aube. Aussi loin que je regardais le ciel courait sur la terre et l’embrassait. Au creux des arbres scintillait un triangle de mer.

Nous nous sommes arrêtées sur la plage. L’eau transparente venait baigner nos pieds. Nous avons laissé tomber nos robes. Les fleurs autour de nous formaient un berceau. Je les cueillais du bout des doigts les jambes dans l’eau claire. Elles s’ouvraient entre mes mains. Mes amies posèrent leurs têtes contre le sable tiède et fermèrent lentement leurs yeux.

J’aperçus d’autres fleurs, dans les creux des rochers. Je me levai et m’approchai. Elles formaient sur les pierres un ruban palpitant. J’appuyai mon corps sur la pierre et tournai les yeux vers la mer.

Un taureau blanc s’avançait dans les flots. La lumière ruisselait sur lui, l’écume éclaboussait son dos. Il balançait sa belle tête, ses cornes formant un croissant de lune. Il venait vers moi.

Ses muscles puissants fendaient l’eau calme. Son front était orné d’un disque d’argent. Les fleurs ondulaient sous mes doigts, et mon sang dans mon corps, comme un fleuve. Il s’arrêta devant moi.

Ses naseaux expiraient l’air dans un sifflement, ses poils ruisselaient sur mes pieds. Dans mon dos se dressait la paroi du rocher. Le taureau leva vers moi ses yeux. Je vis la mer, je vis le ciel, le soleil et la file de mes jours. Dans sa gueule il tenait, intact et éclatant, un crocus blanc.

Je passai mes bras autour de son cou. Ma poitrine s’emplit de la chaleur de son pelage et je grimpai sur son dos. Le vent frappait contre nos corps. Je me dressai face au soleil qui s’était levé sur la mer. Le taureau se tourna vers le large et j’entrai avec lui dans l’eau.