Archives Mensuelles: février 2014

Six oeuvres du Louvre

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antinoë

Les yeux de la femme morte à Antinoé plongent en mon coeur

à travers les siècles je reconnais

ma sœur

 

Mes doigts se tendent pour dénouer tes cheveux et défaire

les traits d’or qui montent sur ton cou

 

Ce portrait de bois posé sur ton visage

au creux de la terre célébrait

ta jeunesse

gudea

Diorite, pierre noire, parle-moi de Gudéa

Le prince qui régna sur Lagash

Terre de soleil et de vent, ancienne Irak

 

Ses statues trônaient dans tous les sanctuaires de la ville

Offrandes de son visage tourné vers le divin

Pour que tous sachent qu’il était pieux et fort

 

Sur ses genoux une prière déployée

Dédicace à Ningirsu, le protecteur de la cité

Que le dieu prie continuellement pour sa vie.

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Devant moi le paradis d’or

les anges oiseaux

et sur le trône de bois

La Mère avec son Enfant

La Vierge Sainte en son habit terrestre

son habit bleu qui tombe sur son front

viergerollin

Le paysage se déploie

Château, pont, rivière immense

Mais le Chancelier Rolin ne voit

Que l’enfant couvert de lumière

nef des fous

A la frontière de l’horizon doré

s’avance brune la Nef des fous

la table est dressée et la lune flottante

oscille au rythme de leurs cris

étendard de leur folie

L’eau est noire et le ciel blanc

je ne sais plus qui croire ni comment

la barque m’entraine en sa dérive

psyché

J’ai aimé, je me suis donnée

j’ai laissé mon corps s’embraser

sous l’eau vive de la passion

Je suis Psyché les bras levés

tournant ses lèvres séchées de pleurs

vers celles de celui que j’aime

Regardez palpiter ses ailes

Mais mon corps est si lourd encore

Que tout se fonde en un baiser

 

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La glace

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(une nouvelle en cent mots!)

Tu as voulu m’emmener au cinéma.

Arrivés en avance, nous fixons l’écran vide. J’ai déjà vu ce film mais je n’ai rien dit. J’ai pensé que c’était bon signe, qu’on avait les mêmes goûts.

J’ai mis ma robe rouge. Très chère. Ce n’est pas à toi que je voulais plaire.

Tu as voulu acheter des glaces. Je ne savais pas qu’on pouvait manger dans la salle.

Tu es le seul qu’il me reste alors me voici. Dans ma robe rouge.

Tu m’attires à toi. Tu m’embrasses et je sens, franchissant mes doigts, la glace fondre et couler sur ma robe.

La mosquée et le départ

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(extrait du récit documentaire accompagnant la réalisation du documentaire sonore Se lier à l’Invisible)

Vendredi

La mosquée

La vieille femme écarte le rideau et je m’engage après elle. Nous entrons dans un minuscule réduit. Elle me fait signe d’enlever mes chaussures. Elle soulève un autre voile et nous pénétrons dans la mosquée.
La pièce entière baigne dans la pénombre et une faible lumière orangée. Aucun bruit.
Je suis la femme entre les silhouettes agenouillées que je distingue mal, transportant tant bien que mal perche, enregistreur, micro et casque. Elle me tend une chaise, je m’assieds dessus directement, sans enlever mon sac à dos. Je me fais aussi discrète que possible.
Une cinquantaine de femmes sont assises par terre, contre les murs ou au centre de la pièce. Un grand rideau divise entièrement la salle en deux, de l’autre côté on devine la présence des hommes.
Les femmes autour de moi se mettent à chuchoter. Je me contracte sous leurs regards. Puis je me ressaisis, enlève mon sac à dos, installe l’enregistreur sur mes genoux et attends, la main appuyée sur la perche comme sur un bâton de pèlerin.
Je mets le casque sur mes oreilles. Mon rempart. J’appuie sur le bouton on.
Mes oreilles s’emplissent de sons. Frottements des tissus, des manteaux, chuchotements, raclements, frôlements. Soudain, la voix de l’imam, un chant ou plutôt une psalmodie, qui s’élève du côté des hommes avant d’être retransmise par un haut-parleur. J’écoute. Le chant monte, descend, va et vient, circule.
Je le laisse pénétrer très lentement en moi.
Une jeune fille pose sa main sur mon genou. J’enlève précipitamment mon casque.
« Est-ce que vous n’auriez pas un foulard ou quelque chose à mettre sur vos cheveux ? » Je tire fébrilement ma capuche que je rabats du mieux que je peux sur ma tête en m’emmêlant avec les fils du casque.
« Parce que sinon, les anges, ils n’entrent pas. »
Le chant cesse. La cérémonie va commencer.
Une femme s’est assise juste à mes pieds. Son dos effleure mon tibia.
Un nouveau chant s’élève. Je ferme les yeux. J’écoute le chant et essaye à la fois d’oublier que je suis là, et de graver ce moment dans ma mémoire.
Je rouvre les yeux. Les femmes écoutent et se recueillent.
Le chant cesse. Une voix d’homme, jeune, sort du haut-parleur. « Aujourd’hui le Coran était sur les parents. Sur le respect qu’on doit aux parents. Ainsi, le Coran raconte l’histoire d’un homme qui avait été pieux toute sa vie. Il est à l’agonie de sa mort mais il n’arrive pas à faire l’attestation de foi. Pourtant il était pieux, extrêmement pieux ! Alors on s’inquiète, on s’interroge et on va consulter le Prophète. Et le Prophète dit : « Et ta mère ? Est-ce qu’elle n’a pas un problème avec toi ? » L’homme répond : « Si, elle était jalouse de ma femme. » Alors le Prophète dit ne cherchez plus, c’est ça qui l’empêche de faire l’attestation de foi. Ils sont allés chercher sa mère. La maman, elle a pardonné à son fils et alors il a pu faire l’attestation de foi. Il y a encore un autre homme qui dit : « J’ai porté ma maman pendant onze kilomètres dans la chaleur du désert. Il faisait si chaud qu’on aurait pu cuire un steak, un morceau de viande ! Est-ce que j’ai remboursé ce qu’elle a fait pour moi ? » Et alors le Prophète il dit « Pour ce que tu as fait, tu as remboursé une contraction. » Un coup de pied du petit enfant dans le ventre de sa mère ! Pour onze kilomètres ! Et nous, on n’a même pas fait un kilomètre. Enfin, il y a cette phrase. Le prophète dit : « Quel imbécile, quel imbécile, celui qui est retourné auprès de ses parents dans leur vieillesse et qui n’est pas entré au Paradis. »
Le silence se fait. La femme s’appuie contre mes jambes. Sa chaleur se diffuse doucement dans mon corps.
Suivent des annonces. Les Tunisiens qui vont aller voter. L’agneau qu’il faut sacrifier pour l’aïd.
Puis un chant, hors micro, qui parvient faiblement du côté des hommes, mais monte, monte. Et toutes les femmes se lèvent et se réunissent en ligne au centre de la pièce. Elles sont si près qu’elles se touchent. La voix de l’imam jaillit du haut-parleur « Allah Akbar ! »
Toutes s’agenouillent au même moment.
« Allah Akbar ! »
Se prosternent, le front contre le sol.
Puis s’assient sur leurs talons.
Se relèvent.
« Allah Akbar ! »
Une deuxième fois.
Une troisième fois. Et à la fin de la troisième fois, quand le front des femmes, le front des hommes est contre le sol et qu’ils sont devant Allah, un long, long silence se fait. Des craquements. Le silence compact. Le silence. Qui s’étire, s’étire. S’étire.
Une phrase en arabe et tous se redressent. Un long murmure collectif, hommes et femmes. L’assemblée se disperse.
J’attends un peu. Puis sors à mon tour au grand soleil.
Pendant le trajet du retour, je débranche les fils un à un, soigneusement, amoureusement. J’appuie ma tête contre la fenêtre et me laisse emporter par le bus.

Vendredi soir- Samedi
Le départ
Vendredi soir après la mosquée, j’ai encore essayé de joindre la synagogue d’Angoulême, le centre israélite de Bordeaux, les centres bouddhistes de toute la région, et le père de l’amie de l’amie juive de ma mère … sans succès.
Le soir, je suis sortie, parce que c’était vendredi soir. Il y avait de la musique, des gens, de la place. J’aurais bien voulu danser. Mais impossible de décoller mes pieds du sol.
Au fond, je n’avais pas vraiment envie de danser.
Je n’avais même pas envie de boire.
J’avais envie de me barrer.

Le lendemain j’ai dit pitié mon Dieu aide-moi à sortir d’ici. J’ai regardé le site de covoiturage sur lequel il n’y a jamais de covoiturage Angoulême-Lyon.
Il y avait un covoiturage Angoulême-Lyon. Qui partait à 14h.
Il était 13h30.
Je me suis retrouvée sur la route de Lyon. Fini Angoulême et les galères. J’allais voir ma ville, ma famille.