Archives Mensuelles: septembre 2013

Que s’ouvrent en moi les plis de la vallée

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Emporte-moi sur tes ailes de marbre
emporte-moi sans fin
toi la victoire sans tête
Victoire de Samotrace,
emporte-moi dans les replis du monde
que se retrace en moi l’histoire de son art

C’est sur ma joue soudain la tranche lisse de la diorite
pierre de Gudea, prince du Lagash figé pour l’éternité dans son habit de prière
et pour toujours sur ses genoux l’offrande au dieu Ningirsu
aux terres de soleil et de vent ancienne Irak

Et dans ma main
parmi le même sable voyageur
l’oeil étiré du pharaon d’Egypte
encerclé d’or et de topaze
Joyau du pendentif magique
où le scarabé au corps immense bordé d’ailes d’oiseau
veilla la tombe envahie d’ombres

Les yeux de la femme venue d’Antinoé plongent en mon coeur
à travers les siècles je reconnais
ma soeur
mes doigts se tendent pour dénouer ses cheveux et défaire
les traits d’or qui montent sur son cou

Tout bourdonne et s’écartent les voiles
devant moi le paradis d’or
les anges oiseaux
et sur le Trône de Gloire
La Vierge Sainte dans son habit terrestre
son habit bleu qui tombe sur sur son front

Les mains closes des anges se fondent en d’autres mains
C’est une autre contrée mais c’est le même enfant
Le paysage se déploie
château, pont, rivière immense
mais le Chancelier Rolin ne voit
que l’enfant couvert de lumière

A la frontière de l’horizon doré
s’avance la Nef des fous
la table est dressée et la lune flottante
oscille au rythme de leurs cris
étendard de leur folie
L’eau est noire et le ciel blanc
je ne sais plus qui croire ni comment
la barque m’entraine en sa dérive

deux femmes dans une baignoire, cheveux nattés et corps d’albâtre, l’une tient le téton de l’autre du bout de son doigt invincible

Qu’éclatent les frontières de l’esprit!
Car voici le festin de Gloire
voici les noces de Cana
Les nuages tombent en cascades et au centre des hommes en liesse
le Christ trône avec Sa Mère

quand le paysage limpide d’une Venise de ciel et d’or
dérive au gré de la Tamise
dans le reflet des palais blancs

J’ai aimé, je me suis donnée
j’ai laissé mon corps s’embraser
Je suis Psyché les bras levés
tournant ses lèvres séchées de pleurs
vers celles de celui qu’elle aime
Regardez palpiter ses ailes
déjà nos deux corps se soulèvent
dans une étreinte tournoyante

Je vois les danses de Montmartre
sous les arbres couverts de fleurs
Je vois les deux soeurs au piano
la pluie de leurs cheveux défaits
et dans l’écrin de la maison
mon coeur, près du leur, qui écoute….

La simplicité des jardins
Le taffetas des robes en fleurs
Voici les lumières que j’aime
le regard qui parle à mon coeur

Rester près des maitres et sentir
dans le recoin d’une cuisine
la pomme traversée par la lumière s’ouvrir
et rejoindre le coeur du monde

Je ramasse un à un les cheveux répandus de Frida

C’est la guerre, ce sont les guerres, les villes ont explosé
et les toiles se couvrent de sang
Je traverse des corps sans têtes, des têtes sans vie
les couleurs saignent et les visages
s’allongent jusqu’à perdre contour

La forme sort du cadre et sur la toile ne reste parfois
que deux coulées blanches que l’oeil n’aperçoit
pas dans le carré blanc
Les contours se reforment et dans des couleurs criardes
surgit le visage publicitaire!
Le bois le métal les objets renversés
le dollar étincelant, noir et massif suinte son or
et revenu du fond des âges
le portrait géant de Linda

Dans une bulle où flottaient des voiles j’avançais sans savoir pourquoi
quand au centre des centres j’ai vu
un paysage japonais

Parfois se penche à mon oreille le souffle d’une femme immense
faite de trois millions d’abeilles
puis je bascule et c’est le corps
d’une vallée en trois morceaux
d’une vallée d’os blanchissants
qui me recueille

Trace sur la toile, dans le métal et sur les sols
à chaque fois c’est dans ma chair
que se grave ton trait
que se grave l’histoire
en moi finie
toujours reprenante de l’art

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Dolly Women Shop

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Monsieur bonjour !

– Bonjour Monsieur. Je viens pour… Voilà…

– Oui ? Que puis-je faire pour vous ?

– Mes collègues se sont cotisés, et … ça fait longtemps que je suis célibataire… je n’aurais jamais cru entrer un jour dans une boutique comme celle-ci, mais c’est de plus en plus répandu et aujourd’hui je me suis décidé…

– … et vous avez eu raison ! Avez-vous déjà une idée du modèle que vous souhaiteriez ? Avez-vous consulté notre catalogue ?

– J’ai un peu regardé votre site internet. J’ai vu que vous en avez une qui peut avaler des aliments… sinon une qui est en format miniature, je me suis dit que ça pouvait être pratique… à transporter je veux dire… ou alors une qui parlerait, vous voyez, qui bougerait…

– Bon. Ce que nous vous proposons dans ce magasin ce sont des… en anglais ça se dit « Dolly woman » vous pouvez admirer mon accent, en français ça donnerait «des femmes en poupée» ce qui n’est pas très clair, bref des barbies à taille humaine. Pour ce qui est du corps c’est généralement du silicone mélangé à du plastique, ça donne une texture assez agréable, très souple, lisse – après vous pouvez avoir des modèles avec des poils si vous voulez. A l’intérieur vous avez une structure métallique qui permet à la dolly woman d’être articulée –dans une certaine mesure. A cela s’ajoutent des petits mécanismes grâce auxquels elle va pouvoir cligner des yeux, comme pour le modèle que vous aviez repéré, ou même avaler, c’est la gamme de prix au-dessus, mais c’est une fonction tout à fait intéressante. Lire la suite

L’espace infini

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« Du sel, il me faudrait du sel. »

Gaspard rabattit la couverture et tira péniblement ses vieilles jambes hors du lit. « Ce n’est pas mauvais mais il manque toujours une pointe de sel ». Il prit appui sur le matelas et se hissa sur ses pieds.

La pluie tombait sans discontinuer. Il entendait son écoulement ténu, comme un rideau de chuchotements.

Un pied après l’autre, il se dirigea vers la pièce adjacente et s’appuya un moment au chambranle de la porte. « Où est-ce qu’on le range déjà ? – ah oui. » Il s’approcha de la petite armoire suspendue et son reflet passa devant les yeux. Il saisit le cylindre de plastique. Il était poisseux. L’eau ruisselait dans les canalisations, emplissait la pièce de son rire en cascade.

Gaspard rejoignit son lit, tenant fermement le sel entre ses doigts. Il s’assit et s’installa non sans mal sous ses draps. Sur la table pivotante, l’assiette de spaguetti exhalait un fumet délicieux. Il se cala contre ses oreillers et le couteau dans une main, la fourchette dans l’autre, s’apprêta à commencer son repas. « Le sel ! » Il posa sa fourchette, se retourna, trouva la salière qui avait glissé sous la couverture et s’en étant d’abord versé au creux de la paume, il saupoudra délicatement les spaguetti.

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