Archives Mensuelles: octobre 2012

Voyage à l’intérieur des terres

Par défaut

I

Depuis ta solitude
Depuis ce lit où tu pleures
Et je ne veux pas penser à ça
Mais il y a une partie de moi qui sait que tu pleures
Et que je dorme
Et que je veille
Je sais que tu souffres à toute heure de mes jours

Voilà que je pleure
Je me mets à pleurer
Jaillit du fond de moi un torrent de larmes
Ah déjà  je pleure
Je pleure
Ou plutôt je sanglote
Parce que cette partie de moi ne s’exprime que par mon corps
Et je ne suis pas parvenue à la formuler assez
Pour que je puisse pleurer

Ah je ne veux pas penser que tu pleures
C’est une phrase simple à écrire
Mais qui a soulevé en moi une mer de souffrances
Ah mon Dieu je ne veux pas penser à ça
Mais je veux penser à toi
Et penser à toi en vérité
C’est penser à toi pleurant et souffrant
Ah je ne vois plus rien
Les larmes brouillent mes yeux
Je ne vois plus rien à ce que j’écris
Je ne peux pas le supporter

Je ne peux pas le supporter
Alors je n’y pense pas
Et pour ne pas y penser
Je ne pense pas à toi
Pardonne-moi
Pardonne-moi
Mais il y a une partie de moi qui le sait
Qui est cette pensée
Et qui est toujours avec moi
Et qui est toujours avec toi

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Voyage à l’intérieur des terres 2

Par défaut

II

Ces dernières semaines je marche, je me repose et je travaille
je suis active
mais je ne prends vraiment plaisir à rien
Je me dis que c’est la fatigue et les virevoltes de mes amourettes
Mais je vois bien que c’est l’humidité
l’humidité
qui s’est installée dans mon corps
et qui imprègne tout

Ah je sens en moi un mouvement de recul
ce cher mouvement de vie qui dit
« ce n’est pas moi ! »
celle que tu es est heureuse, et joyeuse
et n’a pas été touchée par tout ça
Ah je pleure en écrivant mais je vois bien que si
j’ai été touchée par « tout ça »
ma chérie ce n’est pas marrant mais tu as été atteinte
seulement tu t’arrangeais pour ne jamais avoir à en prendre conscience

et hier
tu as voulu écrire ce fameux texte où tu lui disais « depuis ce lit où tu  pleures »
et tu n’as pas pu le supporter

La semaine précédente, en écrivant sur mes semaines de tournage
mes souvenirs, mes rencontres
la première couche qui me constitue
j’ai mis à jour une couche plus profonde
et j’ai pensé : la possibilité m’est offerte de l’explorer elle aussi
c’est une belle occasion
et j’ai voulu (dans ma folie) mettre mon cœur à nu
et le montrer

Je ne pensais pas que mon cœur serait tellement à vif
que je ne pourrais pas m’approcher
sans qu’il se rétracte et se mette à saigner

Depuis hier je pleure
en écrivant je pleure
et je ne comprends pas ce qui m’arrive

J’ai voulu explorer une partie plus profonde de moi
J’ai découvert une vallée de larmes
Mon lac intérieur

Hier en écrivant j’ai troublé son sommeil de lac
et senti une immense vague se soulever en moi
Ont jailli de mes yeux des larmes
des torrents de larmes
et je ne savais pas d’où elles venaient
mais j’étais folle et j’ai continué à écrire
J’ai déclenché la colère des dieux
J’ai réveillé les eaux dormantes de ce lac enfoui
qui ont inondé toutes les parties de mon être
ma couche première, celle du quotidien, des plaisirs
celle qui au contact du monde, et heureuse, et joyeuse
Les eaux mauvaises ont inondé mes terres nouvelles
et je ne sais plus comment m’arrêter de pleurer

Je suis devant moi comme devant une terre inconnue

et je voudrais bien que tout cela ne soit pas moi

Ah je me dis que cet exercice aurait du venir il y a deux ans
Et qu’entre-temps j’aurais du entrer en moi
Puisque personne ne s’est demandé comment je faisais
et si au fond de moi ne grandissait pas ce lac immense

maintenant que j’ai vu
Je ne peux plus m’approcher ni reculer

c’était pourtant juste là, sous la fine couche des jours

Alors comme ça,
pour chaque jour passé depuis que c’est arrivé
une ration de larmes enfouie au fond de moi
pour chaque jour passé
de nouvelles terres immergées
de nouvelles parties de moi
et la monté des eaux
et l’étendue du lac

tout cela pèse en moi comme une mer immense

pour chaque jour passé
et je riais ! Et j’étais heureuse, – je peux le dire,
j’étais heureuse à Paris dans ma chambre de paradis-
une moisson de larmes

Vois
le paysage qui s’étend sous tes yeux
c’est toi
ces terres immergées que tu ne peux pas même approcher
c’est toi
Tout ce lac c’est toi
tu l’as laissé grandir

Ce lac immense
est d’une immense monotonie
et maintenant que je l’ai sous les yeux
bien que je sente son poids en moi
et toute l’humidité qui monte et que je hais
je n’ai pas envie de le regarder
J’ai envie de sortir
et retrouver l’air libre!

Oui je porte ce lac en moi
moi qui suis
la Toute-Multiple
Et quand le vent hurle je danse et me plie
et ploie sous les coups, et plie, et ploie, et me redresse et ploie encore
Peut-être que je ne suis pas faite pour le malheur
moi qui porte en moi ce lac de malheur
et ces eaux troubles

Mais quand je saute
je les sens qui se soulèvent en moi
Elles alourdissent chacun de mes gestes
et même les baisers que je donne
Je pensais que ce n’était pas vrai
et que j’étais aussi libre et légère qu’avant
mais elles étaient dans chacun de mes mouvements

Ma chérie
ces larmes en toi
elles sont
Et vaine est la tentative
de vouloir croire qu’elles ne sont pas
Accepte ta douleur: elle est
que tu le veuilles ou non

Sois en vérité
Oui, il y a en toi de la souffrance et de la peine,
Oui, tu es souffrance et peine
Ne passe pas à coté d’une partie entière de toi (la partie la plus profonde!)
parce que tu l’auras fermée à tous les regards
Entre dans cet espace qui est nouveau pour toi
Oui c’est un espace de souffrances mais il est
il fait partie de toi
Parcours ces plaines ravagées
Tu dis « je ne les aime pas ! »
et tu pleures
Il n’y a rien à aimer ou à ne pas aimer
Il y a juste à voir
à parcourir
à contempler
Ne te sépare pas des choses
les rejeter ne les fera pas cesser d’être
Elles sont
Il n’y a pas à vouloir ou à ne pas vouloir
il y a juste à regarder
attendre qu’elles viennent
et se laisser apprivoiser,
et conquérir par elles
Laisse venir
accueille tout
car tout est
Laisse-les être à leur place première
au centre de toi
au coeur de ton coeur
Sois à l’écoute de ce que tu ressens
Et espère, toi qui es
Celle qui espère

Merci mon Dieu
merci pour ton aide
Sans Toi je ne serai pas parvenue
à faire un seul des pas que j’ai faits
(et je sais bien que je n’en ai fait aucun, mais que tu m’as portée pendant tout le chemin comme tu me portes en ce moment précis, en ce moment même où je pleure contre Toi)

II

Je suis chez moi, j’écris à la lumière d’une lampe posée sur ma table de cuisine. Dehors des enfants jouent avec un ballon, j’entends les coups répétés de la balle frappant le sol et j’ai envie de sortir et de leur crier « Barrez vous! »
J’ai l’impression d’être emplie d’une mélasse étrange, d’un flot d’impressions, de mots, de sentiments qui s’est solidifié en un agglomérat indéfini qui me remonte dans la gorge. Je suis prise de sanglots secs et je sais bien que c’est la façon dont mon corps cherche à se débarrasser de tout ce fatras qui l’encombre.
Ca y est je sanglote
Et j’ ai envie de tout envoyer balader.

Pourtant, je sens en moi une immense aspiration
A pénétrer dans les couches profondes que je sens vibrer en moi
Où je ne vais jamais
Je vois bien qu’il y a des journées que je n’ai pas vécues !
Car je n’ai rien laissé entrer profondément en moi
Et je n’ai rien donné
Je sens que parfois je me coupe de tout et ne laisse pas une fissure pour être touchée par les autres et par Dieu
Et je suis coupée de moi

Me laisser traverser….
Laisser tout pénétrer
Jusqu’à la dernière couche, la plus profonde, et permanente
Jusqu’à moi !
Et derrière la dernière des dernières couches,
L’amour de Dieu
Que nous portons en nous et qui ne disparaîtra jamais
Tout devrait partir de là
Tout devrait parvenir jusque-là
Tout serait tellement plus clair, et beau et riche
Ah mon Dieu merci de me faire découvrir cela
Fais que j’approfondisse ma connaissance de Toi
qui n’est possible que si je Te laisse entrer profondément en moi

Mon Dieu
Tu es celui qui est à l’intérieur de moi
Tu me vois de l’intérieur
Tu me vois de l’extérieur
comme Tu vois chacun de nous
et Tu sais tout
Tu me traverses et Tu es chaque membrane de ma peau
Chacune des cellules de mon corps c’est Toi

Mon Dieu mon Dieu aide-moi
Que je reste accrochée à toi qui m’emmènes
Que ce soit Toi qui me conduises
L’accès en moi Tu l’as de toute éternité
comme Tu as la connaissance de chacun de mes mots
et les pensées que je n’ai pas formulées
les sensations indistinctes
les manques, les résonnances, les pressentiments, les craintes
et tout ce qui n’a pas trouvé expression et consistance
chacun de mes souffles
chacun des globules qui circulent en moi
c’est Toi qui les fais
c’est Toi qui les fais circuler

Tu vois en moi à des kilomètres de profondeur
Moi qui suis plus profonde que la plus profonde des grottes
plus profonde que la plus profondes des failles sous-marines
Et Tu envoies Ta force et Ta lumière à pleine vitesse à coupes pleines
Dans ce tunnel immense qui est moi
immensément long, infini, peut-être
infiniment long,
jusqu’à l’Amour que Tu as mis en moi
et qui est un Amour infini

Ainsi l’accès Tu l’as!
Mais moi
J’ai pourtant l’impression, et même en ce moment où j’écris
que je ne te laisse pas toujours entrer en moi et être emplie par Ton amour qui irradierait tout, transformerait tout
Je sens en ce moment même Ta présence dans ma cage thoracique et je sais que Tu es là
mais quand je vais m’arrêter d’écrire, je vais dire, piou, quelle affaire, et passer à autre chose, c’est-à-dire
repasser à ma première strate?
Celle où je vais me servir un verre d’eau et passer l’aspirateur?
Mais en faisant cela, je pourrais être toujours en relation avec Toi, laisser toujours ouverte cette brèche qui me donne accès à cette partie plus profonde de moi où je sens que Tu es.

Je vois que cette couche est profonde et riche et qu’il y aurait plein de choses à découvrir!
Je vois que je suis emplie de réalités belles, et riches, et qui ne demandent qu’à se faire connaître et à nourrir mon rapport au monde
Mais aux heures actives de mes jours ….
est-ce que je vais vraiment faire mes courses avec cette partie profonde?
Tout dépend de la partie de soi qu’on décide de mettre au contact du monde
Ce peut être la première, la plus fine, élastique et solide, celle des réactions, de l’action
Ou une partie plus intérieure, plus large, épaisse, poreuse, perméable, inquiétante
éponge merveilleuse et immense
et je ne peux pas distinguer la première partie comme étant celle des rires, des discussions, des mouvements
et l’autre celle des pensées, méditations, prières
parce qu’un rire, une danse, une chanson, et se servir un verre d’eau, et passer l’aspirateur pourrait venir de cette partie plus profonde

ah je vois que bien souvent mon rire est un piètre rire et mes mouvements de piètres mouvementsje vois qu’ils pourraient être riches, amples et reliés par une multitude de petites connexions à des pensées, impressions, résonances
qui leur donneraient une importance extraordinaire

Ainsi alors que je suis jeune mais que j’ai peur d’apprendre que je ne vivrais pas longtemps
et c’est bien notre cas à tous,
je vois que ce n’est pas le nombre de gestes qui compte, ni même l’effet du geste, mais l’ampleur qu’on aura su lui donner en lui faisant puiser sa source à des profondeurs immenses
Et quand je n’aurais fait dans une journée qu’un seul geste
ou formulé qu’une seule pensée
Mais qu’ils seraient pleins, ouverts, universels, parce que produits par tout ce qu’aura charrié un mouvement venu des profondeurs de soi
j’aurais vécu plus que la somme de mille gestes dispersés aux vents du désir
et l’ampleur et le monde et l’immensité qui touche aux confins de l’univers et les dépasse encore
peut monter d’un lit, d’une chambre, et d’une prison

en nous
des mondes et des mondes et des mondes
des mondes infinis
et une infinité de mondes

exploration
exploration!
Exploration de ma couche profonde
ma chère éponge

ma chère éponge……….
que ton accès est difficile
je te cherche je te cherche
et je t’appelle ma chérie
pour t’apprivoiser

et je me tourne vers Dieu
parce que parfois quand je pense à Dieu c’est comme si on appuyait sur un interrupteur
et que je voyais en moi
quand je lui dis « Vois »
c’est devant mes yeux que s’ouvrent les portes magiques
et je vois
quand je lui dis « Viens! »
après Lui
j’entre

et je me sens bien
dans cette grotte secrète
il n’y a pas grand-chose à voir
mais il y a tout

si j’étais normale, et cohérente
je n’en sortirais jamais

Alors qui suis-je
Moi qui suis caverne, grotte, couloir, lumière, et accumulation de couches dont l’une est éponge et au centre un noyau d’amour très très très enfoui pour rester à jamais
Moi qui suis gestes, et visage et corps
moi qui suis jambes, genoux, et pieds enroulés autour d’un des pieds de la chaise
Bras
et doigts sur le clavier
mes mains fraiches sur mon cher visage
géographie interne
voyage à l’intérieur des terres

A des profondeurs plus ou moins grandes
Souvenirs, pensées, souffrances et joies
Tous restés dans ces couches qui sont moi et qui me constituent
et certains me traversent de part en part, depuis ma couche première jusqu’aux terres les plus reculées de mon être, à la source où se puise ma vie
ils restent
dans les terres que ma rivière traverse et parfois emportés par elle nourrissent une nouvelle pensée
A demeurer en moi, matière de mes pensées, et sensations
ils deviennent moi
je deviens eux

Ma rivière
Toute la surface de mon corps et toute la surface de mon esprit :
un delta
un immense et merveilleux delta
je suis parcourue par mille ramifications qui sont parfois plus fines que le plus fins des filets d’eau
et se jettent dans la mer du monde

mon fleuve
et sa source : la racine de mon être
la bulle de vie que Dieu me donne à chaque instant
plus petite que la moitié du coeur de l’atome le plus petit
plus grande que l’infinité de tous les univers mis bout à bout et au delà

Fleuve
parcourt les terres noires et lumineuses
enfouies caverneuses
noires de la lumière noire des gorges profondes
où la vie est si rare et précieuse
qu’elle s’est faite essence
essence de vie
et gouttelettes de vie

Les terres brunes
dorées, infiniment dorées
et chaudes
lumière de terre et de commencement
berceau
avènement
lumière
premier franchissement à la lumière
lumière dorée du premier jour du monde
beauté

Les terres ocres
et rousses!
Et belles à pleurer
riches et gorgées de senteurs et de fruits
et tout le fleuve se gonfle
quand il parcourt ces terres
qui sont plus rousses que l’amour
plus belles que la plus rousse des femmes
et floraison
éclat
profusion
abondance et fertilité de l’amour
bleues comme est rouge le coeur du jour

Mes terres
mes terres grises et brunes
rouges et violettes
mauves!
Roses comme le lait
Vertes et grasses
nourries de connaissances
et d’un vert gras et beau et riche!
Mes chéries
je vous ai nourries!
Philosophie, histoire, lettres et langues
vous êtes belles
vous êtes solides
vous êtes les plus belles et les plus grasses des terres

Ma terre bleue
toi
tu es à la couleur de mon amour
bleue
bleue comme est bleue la nuit la plus dorée du monde
Je t’ai tenu dans mes bras
je ne t’oublierai jamais
Cette terre est la tienne
sur toute l’étendue de ces terres
l’étendue de ton corps étendu
couché là sur ma terre bleue
et je sais bien que tu lui as donné ce bleu
qui est celui de nos partages et de nos adieux
J’ai cru que tu empêcherais ses herbes de pousser
qu’elles ne pourraient grandir sous le poids de ton corps
Tu les as fait fructifier!
Elles sont nourries de ton corps étendu
de tout ce que j’ai reçu et vécu, ressenti et partagé, découvert!
Elles sont plus belles que jamais
ce sont les plus belles des fleurs
Vois ma belle terre bleue
vaste comme le monde
souple et fertile

J’approche du delta
et ce n’était pas une gradation
mais plutôt un parcours
toutes mes terres touchent au coeur de mon être
en chacune d’entre elles, je peux m’enfoncer, remonter, aller plus ou moins profondément
ainsi l’extrémité de ma terre bleue flamboie plus que le feu, prolongement du noyau divin

Mon delta
mes sens
mes yeux
mes doigts
mes chères chères pensées
légères
Je vous voudrais plus consistantes mais je vous aime légères
fruits de mon coeur
de mon esprit, les fleurs
mon corps et la surface de ma peau
tous les plaisirs qui vont avec
vous êtes les papillons qui volent autour des fleuves
et scintillent
Mes sens
vous êtes mes trésors
vous mes portes, mes voies
ma voix qui porte
mes mots
Et les muscles qui me permettent de sourire
magnifiques!
Mon corps, mon esprit, vous êtes un bien beau delta
delta ouvert, large
jusqu’aux confins du monde

Et la mer
se jette dans la mer mon fleuve bien-aimé
et ramène
des flots des flots des flots
abondance!
Je filtre
mais je devrais être Celle qui est ouverte et reçoit tout

La mer
la mer du monde
le monde est une mer
et je suis son voilier
Je suis voile
je suis vent
souffle sur la mer du monde
souffle au coeur du vent
brise
je suis lovée dans le vent
je suis lovée dans les vagues
écume au coeur des vagues
écume au coeur du vent
mousse
particule
particule de mousse au coeur du vent
légère
légère
légère

III

Ce matin, on a travaillé sur des questions de mise en page.
C’était intéressant de découvrir un nouveau logiciel
et j’ai fait une belle mise en page
Mais je n’en pouvais plus!
J’ai dit que je devais aller à la banque
mais je ne suis pas allée à la banque
je suis rentrée chez moi
Sur le chemin, tout me paraissait sublime
Les arbres!
comme éclairés de l’intérieur
parce que j’avais l’impression de tout voir depuis l’intérieur de moi
J’ai poussé la porte
et j’ai vu mon ordinateur juste en face
sur ma table de cuisine
et à côté la petite lampe d’hier
J’ai allumé l’ordi
posé mon sac
enlevé mes chaussures
et me voici

Que je reprenne mon voyage
Mon exploration
Que je m’aventure à nouveau
sur mes terres intérieures

Je sens que mon entrée en ces terres reculées
a déclenché un petit cataclysme à l’intérieur de moi
Et que tout bouge, s’agite, palpite
crépite
lente mouvance et soulèvement puissant
long mugissement de mes longues terres
et aspire à venir!

Je me sens emplie de joie
et je voudrais que çela ne s’arrête jamais

Ce matin, il me fallait parler
être en interaction avec les autres
Ils me sont chers et j’aime être avec eux
Mais j’étais engagée profondément en moi
et j’avais peur que vous m’en fassiez sortir!
et que je perde ma trace

Parler, écouter, agir
c’était s’extérioriser
Je l’ai toujours fait facilement
et je sacrifiais à ce plaisir
un autre mouvement
L’autre mouvement
plus ample et solitaire
mouvement vers l’intérieur
intériorisation

Les autres
Qui êtes-vous?
Qui es-tu toi que j’aime?
Qui êtes-vous?
J’échange, donne et reçois
et je comprends
que je donnerais plus, que je recevrais mieux
si je me connaissais davantage
davantage reliée aux profondeurs de mes replis

et quand je n’aurais fait dans une journée qu’un seul mouvement vers vous, mais venu des profondeurs des terres, j’aurais plus donné que je ne vous donne aujourd’hui

Quand j’aurais passé une journée de solitude, à nourrir depuis ma source l’élan de mon fleuve, nourrir mon fleuve en un bel élan pour que la matière qu’il apporte soit belle et vienne de  loin, j’aurais plus donné que je ne donne en mille jours

Et le moine
est peut-être bien celui qui donne le plus en ce monde
et reçoit le plus

Vous
qui vivez avec moi
si vous n’étiez pas là je ne tiendrais pas une heure
Vous êtes autour de moi
comme les feuilles d’un arbre
qui me protègent de l’éclat insoutenable du soleil de la solitude
Et je voudrais
connaître aussi vos pépites jolies
et l’anthracite précieuse qui brille en vos replis
Que la matière drainée par votre fleuve jusqu’au delta de vos lèvres
soit riche et pleine, et venue
peut-être du sous-sol de votre première couche?

Il est des gorges où l’on n’entre que seul
et triste est cette solitude
et belle est cette solitude

Mais jamais je ne me suis sentie autant connectée au monde
et liée à vous
qu’aux moments où j’étais seule
et me tournais en vérité vers moi
le regard vers le fond de mon coeur
dans le silence et dans la nuit

Pourquoi vais-je reprendre quand je vais vous rejoindre
vous qui êtes le monde
et les joyaux du monde
un masque qui est moi
et qui n’est pas entièrement moi

Je voudrais vous montrer mon visage dans sa pureté!
son unité

Ah je voudrais pouvoir me donner toute
moi qui suis multiplicité à chaque heure de mes jours

Ce qui est un : le noyau de mon coeur
Je voudrais que toutes les parties de mon être soient connectées à ce centre de vie
au point que l’on ne puisse distinguer ce qui est centre et périphérie
Que soit liées et reliées toutes les parties de mon être
et  qu’au delta, l’essence ait été préservée et advienne……

Ah je voudrais que mon fleuve ait la puissance de l’amour divin pour qu’il emporte tout sur son passage, fuse à travers moi qui ne serait plus qu’un immense tunnel, lisse, large et grand ouvert et jaillisse, jaillisse!

Si j’entrais dans ce qui est
le Sanctuaire de mon coeur
et le laissais ouvert
mon fleuve aurait cette force

J’ai vu
Toutes les couches de mon être
semblables à des muscles roses et frémissants
gorgés, larges et humides
serrés les uns contre les autres
se chevauchant
se confondant
énorme troupeau
d’énormes animaux épais et roses
Je comprends mieux maintenant
la difficulté qu’il y a à les traverser pour parvenir jusqu’au centre de soi
je les ai vus s’écarter comme des lèvres immenses et se refermer aussitôt

Et je me demande
Qui es-tu toi qui parles?
toi qui écris
qui explores

Tu dis : Je me suis lancée dans l’exploration de moi-même
Moi-même : terres, terres au sol immense et profondeur des terres, gorges, noyau divin et gros animaux roses
Et le Je?

Mon Dieu
c’est vrai que je me dissocie moi qui suis
« La Toute-Une »
Et ce qui distingue le « Je » du « moi-même » qui sont tous les deux moi …..

….. en fait je vois bien que le Je c’est mon fleuve
c’est ce mouvement qui va puiser plus ou moins loin en moi-même
Mon Dieu je suis bouleversée et j’ai envie de pleurer

Ce fleuve,
ce mouvement perpétuel entre extérieur et intérieur
ce cheminement à travers des terres explorées ou non
Et parfois je serpente en moi pour éviter les coins arides qui me font peur
et je retourne à mes vallées chéries qui sont le lit de mes amours et de mes réflexions, de mon travail et de ceux avec qui je vis

Tous!
Arbres, ciel, image, parole, lumière, couleur, joie, malaise, regard, main, voix, et ce que tu as dit, et ce que tu as fait, la manière dont tu l’as dit et la manière dont tu l’as fait, et ce que j’ai dit, fait, senti, appris, souffert, aimé,
Tous!
Vous avez laissé en moi une empreinte éternelle
et d’autres viennent
et d’autres encore
vous recouvriront
Et vous serez le lit fertile
votre décomposition vous fera fertiles
comme le fut le tout premier de mon coeur chéri
et je vous remercie
Vous êtes en moi jusqu’à la fin de ma vie et au-delà
vous êtes moi maintenant
je vous porte
je vous aime
et je vous remercie

Je suis fleuve
et mes doigts
embouchure

circulation
je circule en mes terres
je suis reine en mes terres
mouvement et vie

Je suis celle qui puise sa source en son noyau divin
et poussée vers l’extérieur par la force qu’il nous donne
je m’élance et draine, assemble, pétrit, mêle
et par mes mots
gestes
et sensations
je les fais advenir

Que tout cela est beau!
Que tout cela me remplit de joie!
Merci mon Dieu merci

Quand de la mer m’arrive
un élément qui me rend heureuse
c’est moi qui le recueille
de toute la force de mes eaux jeunes
Et l’assemblant avec ce que j’ai rapporté de moi
la matière qui n’appartient qu’à moi
le fait devenir pensée
sensation

Quand je vais chercher en moi une matière encore obscure et indéfinie
et la mêle de mots
c’est moi qui la fais devenir pensée et cette pensée dépendra de la matière première, mais aussi des mots dont je me servirai, des images dont je pourrai la mêler et du rythme, de l’ampleur avec laquelle moi qui suis fleuve je l’aurai faite

Ainsi de mes souvenirs dépend ma pensée future
de tout ce que j’aurais accumulé en moi!
Et je veux de la belle matière
variée et riche

Je veux lire des livres
et voir de belles oeuvres
des paysages qui m’empliront le corps
et me feront grandir
Venez!
Prenez-moi
Montrez-moi vos beautés
La beauté qui est vôtre
A me couper le souffle

Remplissez-moi paysages et hommes
je veux être pleine de vos richesses

Que mon delta soit immense
et large l’embouchure
et fort le fleuve et large
large son flot et fort son courant
Que j’emporte tout jusqu’aux profondeurs de mes terres
Lit de mes plus belles matières

Ah je vois bien que j’ai tout accumulé en moi!
Et il y a des choses qui ne sont pas belles et que je ne veux pas voir
Mais que j’y aille
et les tire, de toute la force de mes eaux vers les couches où se trouvent les mots, et qui sont parmi les dernières couches
Que je me risque en ces terres de souffrance
Que j’y aille!
Moi qui suis fleuve et qui suis un fleuve fort
je sais que quand je remonte à ma source, je m’amenuise et perd l’ampleur que j’aime
mais près de ma source, au creux des roches énormes de mes origines, je trouverai une nouvelle force,
la force vive
la force du filet d’eau, plus mince qu’un doigt, plus mince qu’un cheveu
jusqu’à devenir invisible
et tout le corps se tend pour le percevoir
mais il coule
s’écoule
et tout se tait autour de lui
qui est porteur de vie
essence du mouvement
espace du mouvement
qui est l’élan le plus précieux, le plus fragile, le plus essentiel et de lui dépend le fil de mes jours
Ma source!
Mon soleil
Mon fleuve
coule coule coule coule et je t’aime encore plus maintenant que je vois que je suis plus fine qu’un cheveu et fragile comme
un souffle

Je suis fleuve
et je trouverai la force
de les faire remonter à la surface
moi qui suis emplie de blocs énormes qui se métamorphosent lâchement en lac pour que je ne puisse plus les approcher et que je m’y perde moi suis fleuve
ah je vois que pendant ces heures atroces où je me débattais dans mon lac je continuais à être, fleuve chéri, puisque j’écrivais encore, et j’ai tenu bon jusqu’à la prière moi qui arrêtais tout et sanglotais et sanglotais
J’ai tenu bon dans l’immensité mortifère de ce lac
J’irai chercher les pierres qui appuient sur les parois de mon coeur
Et je trouverai la force de les remonter

III

Hier j’étais à la danse africaine
dans le rythme des tams tams
et je sentais ma force et ma vigueur de fleuve
Je recevais la musique en mon lit
et la portais dans mes flots en mes terres
pour qu’elle revienne en mes gestes nourrie
Cycle de joie et de vie!
J’étais mouvement de joie et vie

Soudain j’ai pensé à lui qui souffre
détour de mon fleuve en ces terres
et j’ai vu l’ampleur de mon égoïsme
à danser quand je pourrais agir
ou essayer essayer essayer
encore, d’agir et de l’aider
prison de ces terres où se figent mes eaux

C’est alors que j’ai vu
que ce que je pouvais en ce moment de danse
était faire un beau geste
qui vienne de l’intérieur de moi
au plus près de la source qui me fait être
aux profondeurs les plus riches des terres qui me sont chères
les plus gorgées de vie, les plus belles et les plus chaudes

Etre le mouvement
qui jaillit d’elles dans un geste
et qui ne soit que pour lui
Le porter dans ce mouvement
être liée à lui par ce mouvement
Le prendre en mes eaux vives
et l’entrainer avec moi dans ce mouvement de vie
le tirer dans ma force jusqu’à la lumière du jour

Je disais
Moi qui suis joyeuse
je pleure de me voir malheureuse
Aujourd’hui, je vois bien que je ne suis ni joyeuse ni malheureuse
Je serpente en mes terres
Exulte en mes vallées joyeuses où je trouve élan et légèreté
me fais lente en mes terres larges, calmes au soleil de la paix
et parfois glisse aux terres obscures où le chagrin pompe mes eaux
et ne suis plus qu’un filet gris
qui se tord vers la mer

Je suis cheminement
Passage
Parcours et traversée
en des terres belles et des terres tristes
et ce qui m’arrive
ce qui m’arrive de la mer
flux et reflux
de la mer et du monde
marée montante
montée et descente
des eaux qui m’entourent, et abondent
les eaux chantantes
de la mer du monde
vient
monte
me rencontre
ressac éternel
me porte
m’emporte
me couvre et pourtant je reste

île
je suis île
embouchure

Je suis fleuve
et mes eaux se renouvellent
se renouvellent mes eaux chaque jour nouvelles

Et parfois passent en des terres qui les rendent bleues
ou rousses
Ramènent de la mer
des couleurs sombres, des couleurs vives
Se chargent de couleur mes terres
et marquées sont mes terres
altération
et marques sont mes terres
jusqu’à la racine de mon être

Moi qui suis passage
rien ne me marque définitivement
Mes eaux se renouvellent à chaque jour qui passe
mes eaux se renouvellent à chaque fraction de quart de seconde qui passe
Les joies et les souffrances, je les emporte en mes terres
mais regardez-moi
Je suis neuve comme au premier jour de ma vie
au jour de ma naissance
chaque jour est ma naissance
chaque seconde est ma naissance

Regardez moi
voyez mes mains, voyez mes yeux de fleuve
je ne porte pas les marques de ce que j’ai reçu
Comment marquer mon corps de fleuve!
mon corps d’eau et de mouvement
de Renouvellement
Pas une de mes cellules qui ne soit neuve
pas un de mes souffles qui ne soit
le premier souffle du monde

Je suis Naissance
infinie
naissance infinie d’un flux infini
Toujours renouvelée
je n’ai pas été marquée
je circule neuve en mes terres marquées
et je suis libre
intacte

Je suis eau
particules d’air et d’eau
nouvelles à chaque secousse nouvelle

Je suis élan
élan nouveau d’eau nouvelle
moi qui puise à la source du renouvellement
de l’amour toujours renouvelé de Dieu

Mouvement!
Je suis mouvement de vie
neuve neuve neuve
intacte et déjà différente

Renouvelée
Infinie
infiniment renouvelée
renouvellement infini

Infinie
Elan infini

Je suis l’élan infini de vie
vers les portes du jour
je suis élan de vie

je suis vie